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Festival TransAmériques - 26, 27, 28 mai 2012, 19h
IrakeseNathan (NathanBénédictestunYiKing)
Théâtre
En français
Un spectacle de Abé Carré Cé Carré
Texte et mise en scène Emmanuel Schwartz
Avec Larissa Corriveau, Francis La Haye, Dominique Leclerc, Alexis Lefebvre, Jean Marchand, Marie-France Marcotte, Bernard Meney, Étienne Pilon, Ève Pressault, Mani Soleymanlou, Guillaume Tellier, Fanny Weilbrenner

De l’Amérique comme brûlure
Il n’est plus qu’un cerveau, un cœur et deux poumons maintenus en vie dans une cuve de solution saline. Nathan Bénédict, s’enorgueillissant d’avoir glorieusement réussi son auto-combustion, a connecté son encéphale aux ordinateurs de l’hôpital. Il arrive ainsi à contraindre personnages et acteurs à raconter l’histoire de l’Amérique à travers la grotesque et grouillante saga d’incestes, de meurtres et de forfaitures qu’il prête à l’ascendance de sa famille d’intellectuels stériles et dévoyés.

Le très enflammé Emmanuel Schwartz déploie pleinement l’univers baroque qu’il avait esquissé dans ses Chroniques avec ce foisonnant théâtre-fleuve traversé de fulgurances sauvages. Dans son théâtre cruel, ce qui est avancé est aussitôt défait, comme l’Amérique détruit systématiquement son passé pour mieux fuir dans un perpétuel présent. Assumant la mégalomanie de son personnage principal, l’auteur et metteur en scène, comme Artaud, veut rendre au langage ses possibilités d’ébranlement physique et son pouvoir de déchirer.

Emmanuel Schwartz

Se donner les moyens de la singularité
Comédien, musicien, metteur en scène et auteur, Emmanuel Schwartz mène simultanément depuis sa sortie de l’option-théâtre du collège Lionel-Groulx en 2004 une série de démarches artistiques radicales, en complicité avec des artistes comme le chorégraphe Dave St-Pierre, le réalisateur Denis Villeneuve, l’auteur et metteur en scène Olivier Kemeid, le metteur en scène Marc Beaupré — pour qui il a été un Caligula à la hauteur des cauchemars d’aujourd’hui — et l’auteur-metteur en scène Wajdi Mouawad, dont il a mémorablement interprété le Wilfrid de Littoral. Créateur atypique, déjà porteur d’un grand souffle furieux, Emmanuel Schwartz travaille dans ses œuvres à harnacher la force antique des mythes pour donner à voir ce qui se joue réellement dans les conflits policés qui tissent la vie contemporaine.

En 2005, Emmanuel Schwartz et Wajdi Mouawad ont fondé Abé Carré Cé Carré. Cette compagnie que dirigent les deux artistes — l’un juif, l’autre arabe, chacun à tour de rôle devenant l’outil de l’autre — a donné tout autant la tétralogie du Sang des promesses de Wajdi Mouawad (2009) que les Chroniques d’Emmanuel Schwartz (2010). Elle se veut un lieu de dialogue entre deux artistes singuliers et un pôle de création ouvert au travail de longue haleine pour lequel les modes de production standards sont inadéquats.


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Dramaturgie Alice Ronfard
Son Francis La Haye et Emmanuel Schwartz
Lumières Martin Sirois
Costumes Fruzsina Lànyi
Rédaction Paul Lefebvre

Création au Centre national des Arts du Canada (Ottawa) le 2 mai 2012

Durée : 3 h avec entracte

Tarif régulier : 30 $
30 ans et moins, 65 ans et plus : 25 $

Forfaits en vente 15% à 40% de réduction

Coproduction Festival TransAmériques et Centre national des Arts du Canada (Ottawa)


FTAThéâtre Rouge - Conservatoire d'art dramatique de Montréal
4750 av. Henri-Julien
Billetterie : FTA - 514-844-3822 / 1-866-984-3822
Quartier général FTA : 300, boul. de Maisonneuve Est

 
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 Critique
Critique

par David Lefebvre


Crédit photo : Ben Welland

En 2009, Emmanuel Schwartz présentait au public québécois Chroniques, trois textes peuplés de personnages écorchés, croulant sous le poids de leur héritage familial, ayant de terribles difficultés à communiquer avec leurs semblables. Même s’il a été écrit bien avant ceux-ci, Nathan reprend en partie ces thèmes, tout en s’inspirant largement, comme le mentionne sans vergogne l’auteur, de Forêts, de Wajdi Mouawad, un comparse de longue date avec qui Schwartz a fondé, en 2005, la compagnie ABÉ Carré CÉ Carré.

S’il y a une chose à reprocher à ce texte-fleuve, ce récit aux allures mythologiques, c’est peut-être de faire trop dans le style Mouawad : la démesure tragique, la damnation d’une famille marquée par l’inceste à répétition, la trahison, la souffrance, la disparition, le meurtre, le tout étalé sur six générations et plusieurs lieux. Mais c’est par son sens de la dérision, tout à fait bienvenu, qu’Emmanuel Schwartz se démarque et réussit à élever ce projet verbeux et épique, autant au niveau du texte que de la mise en scène.

Nathan (Étienne Pilon), un génie marginal, s’embrase littéralement, de l’intérieur, alors qu’il rédige un roman autobiographique. Par ce geste sacrificiel et créatif, Nathan tente de sauver sa famille sous l’emprise d’une malédiction, d’en expier une fois pour toutes le mal qui la ronge. De son corps retrouvé dans un motel miteux, ne reste que quelques organes vitaux, auxquels les médecins greffent des parties d’animaux et d’humains. Sa cousine, Laure (Ève Pressault), connaissant en partie le travail de recherche et de rédaction de Nathan, réunit comédiens professionnels (pour les disparus) et personnes réelles pour jouer, sur scène, cette fresque intergénérationnelle, pour ainsi comprendre et rendre hommage. L’âme de Nathan, au milieu de tout ceci, incarné par un comédien qu’elle va même jusqu’à critiquer, contrôle cette famille éprouvée aux innombrables secrets.

Si Schwartz a voulu écrire sur l’écriture, il en résulte un spectacle baroque, bavard, mais étonnant, aux conventions chamboulées grâce aux nombreuses mises en abîme entre comédiens et personnages. On s’engueule, on se coupe, on déborde, on sort du personnage, on envoie même paître le public. La première partie, totalement éclatée, en regorge ; on ne se prend pas au sérieux, on est conscient d’être au théâtre. La deuxième se veut légèrement plus conventionnelle, plus linéaire, et plus palpitante, frôlant le récit policier. La peur de l’auteur de passer pour un imposteur engendre une histoire touffue, qui veut absolument tout raconter, comme le désire le personnage de Nathan. Les zones grises sont donc pratiquement inexistantes. La parole est rapide, les dialogues peu nombreux, le texte étant constitué davantage de monologues narratifs, mais emportés, vivants et puissants.

Les symboles sont ici légion, empruntant aux images christiques et messianiques et à l’ésotérisme. La géographie et les mathématiques (un penchant qu’on retrouve aussi chez Mouawad) proposent quelques éléments de réponses, dont le chiffre 6, et le nombre 64 – le nombre de tableaux dans Nathan, dont on projette un à un les chiffres sur une toile qui couvre l’arrière-scène ; ce qui rappelle le Yi-King chinois, le traité canonique des mutations mentionné durant la pièce, qui est subdivisé en autant de figures.

Pour ce projet, Schwartz a su bien s’entourer : la distribution est sans faille, et offre une performance saisissante. La troupe joue avec une réelle ferveur, une urgence, et s’amuse entre les différents niveaux de jeu et les rebondissements, jusqu’à les annoncer à l’avance. Les éclairages (Martin Sirois) fragmentent le plateau de plusieurs rectangles de lumières, isolant les personnages ou les unissant prestement.

Si le texte fait écho à la naissance de l’Amérique, martyre et pécheresse, Nathan se veut aussi et surtout être une pièce sur les origines, la quête identitaire et la mémoire. Sur l’immortalité aussi, en quelque sorte. Pas celle que l’on tente de créer, en laissant une trace derrière soi, comme le voudraient certains personnages, dont Nathan, par sa mort mythique, mais plutôt comme le prouve la cousine, par la compassion, la compréhension, la foi et l’amour de l’autre.

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