FTA 2021 – Worktable : un espace pour déconstruire

par | 29 mai 2021

«Obsolescence programmée». Les vilains mots, ceux qui nous font grincer des dents quand un objet se brise à la maison, car on sait qu’il sera difficile, voire impossible de le réparer. Grille-pain qui ne grille plus, mélangeur à la lame fendue, ordinateur portable à la batterie fatiguée, pantalon troué, soulier à la semelle usée… Les objets et appareils nous lâchent de plus en plus rapidement et trouvent tout aussi rapidement le chemin des dépotoirs.

L’expérience interactive Worktable, de l’artiste néo-zélandaise Kate McIntosh, nous invite à nous pencher activement sur cette obsolescence du quotidien, sur ces objets qui nous entourent sans qu’on n’y porte vraiment attention. Offerte dans plus de 45 villes à ce jour, l’expérience se répète, aux dires de l’artiste, sensiblement de la même façon, car peu importe nos origines, notre rapport aux objets demeure le même.

En entrant dans ce qui ressemble à n’importe quelle salle d’attente, revues en moins, il vous faut choisir un des objets disposés sur des étagères et que vous devrez, vous prévient-on, mettre en pièce. Car, oui, dans la première salle, divisée en petits cabinets de travail fermés par des rideaux, il vous faudra démanteler l’objet choisi. Pince, marteau, maillet, tournevis, scie… vous avez une panoplie d’outils à disposition et tout le temps que vous voulez. Dans la deuxième salle, un atelier aux allures de manufacture, vous devrez ensuite réassembler un objet de votre choix, peut-être un de ceux déconstruits par les participants précédents, avant d’aller l’exposer dans la troisième salle qui sert de galerie d’exposition. Quatre étapes simples et encadrées qui, pourtant, recèlent bien des pistes de réflexion.

D’abord, votre choix d’un objet à déconstruire : irez-vous vers un objet facilement décomposable ou quelque chose qui vous permettra de vous défouler ou de relever un défi en même temps? Choisirez-vous un objet qui se rattache à un souvenir, à une émotion, ou simplement un objet que vous trouvez drôle ou dont les couleurs vous allument? Puis, votre façon de le déconstruire : sera-t-elle ordonnée ou destructive? Comment reconstruirez-vous l’autre objet? Lui redonnerez-vous sa forme originale ou une nouvelle? Enfin, son exposition : où le disposerez-vous dans la galerie? En voyant les objets de la dernière salle, il y a une réelle prise de conscience du temps investi dans leur reconstruction par d’autres participants anonymes qui ont suivi le même processus que vous. Grâce au temps investi à leur reconstruction, dont vous avez maintenant connaissance, les objets acquièrent une valeur nouvelle, même s’ils n’ont plus de fonction utile.

Les Québécois sont de plus en plus conscients de l’importance de réduire à la source la production de déchet, et surtout ils sont de plus en plus préoccupés par leur empreinte en tant que consommateurs. Reste qu’il est rare que l’on se penche aussi attentivement sur ces objets dont on se débarrasse presque au quotidien. Rare qu’on prenne le temps de s’attabler devant un objet pour le décomposer mentalement puis véritablement. Encore plus rare qu’on se demande de quelle façon ses composantes pourraient se transformer. L’expérience concoctée par McIntosh offre ce temps d’arrêt bénéfique.

Il n’y a pas de caméra pour vous filmer, pas de guide à suivre. Le participant de Worktable est parfaitement intégré à l’expérience, c’est lui qui la mène en autonomie du début à la fin, avec quelques instructions ici et là. La structure de l’expérience est d’ailleurs pleine d’intérêt. À la première étape, votre cubicule vous isole dans une petite bulle protégée où vous pouvez vous laisser aller. À la seconde, et malgré les mesures sanitaires et la distanciation qui laissent la « manufacture » un peu vide, vous vous retrouvez en société, avec les yeux des autres participants pour examiner l’objet choisi et ce que vous en faites. Là où, dans la première pièce, vous entendiez le travail sans le voir, ici, à aire ouverte, l’activité de vos voisins et un léger brouhaha meublent l’espace. D’un côté, l’espace individuel est consacré à la déconstruction, de l’autre, l’espace collectif est dédié à la reconstruction. Il y a là un parallèle parlant.

Les objets reconstruits exposés dans la galerie sont tout aussi signifiants. Certains se sont transformés en quelque chose de nouveau, d’autres ont acquis une dimension artistique ou pamphlétaire, et d’autres enfin, sous leur allure presque normale, cachent des fissures irréparables.

Que deviendront les objets reconstruits à Montréal? Ils enrichiront la prochaine exposition. Et ceux qui ne sont plus réparables? Ne vous en faites pas, l’équipe en disposera de manière écoresponsable.

Jusqu’au 10 juin 2021 à la salle polyvalente de l’UQAM
fta.ca

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A propos Daphné Bathalon

Diplômée de l’École supérieure de théâtre (baccalauréat en art dramatique, profil critique et dramaturgie), Daphné Bathalon a été mise en contact tout au long de ses études avec divers types de spectacles vivants. Elle a ainsi pu explorer plusieurs facettes de la représentation. Plus particulièrement intéressée par le théâtre pour enfants, le cirque, l’improvisation et tout objet théâtral explorant la richesse de langue française et des arts visuels, Daphné souffre également de ce qu’on pourrait appeler un appétit insatiable pour les créations éclatées et le théâtre shakespearien (aucun lien!). Critique pour MonThéâtre depuis 2008, Daphné a aussi publié quelques textes dans la revue Jeu. Depuis quelques années, sa couverture théâtrale pour MonThéâtre s’est étendue aux festivals de théâtre à Montréal et à l’étranger. Elle est devenue membre de l’Association des critiques de théâtre du Québec en 2011.