FIAMS 2021 – Premier jour au royaume de la marionnette

par | 28 juillet 2021

Bien installée dans ma chambre d’hôtel à Chicoutimi, j’attends le décollage imminent de mon premier Festival international des arts de la marionnette. Le temps maussade et frais n’invite guère à l’exploration de la ville, plutôt tranquille par ailleurs, mais la magie de la marionnette viendra égayer tout ça! Ma première journée en ce royaume se déroulera sous les auspices épiques de Furioso et celles poétiques d’Acupunk.

Nouvelle production du Théâtre de l’Oeil, Furioso promet mille et une péripéties avec des chevaliers (et une chevalière!) passionnés, une princesse, une magicienne et des monstres mythiques… Le Théâtre de la Dame de Coeur promet quant à lui d’en mettre plein la vue avec ses marionnettes géantes. Ce sera une soirée bien remplie! En attendant, je parcours le programme de cette 16e biennale qui, comme l’impose la situation sanitaire depuis des mois, sera singulière. En effet, tout le volet international du festival a dû se transposer en ligne : les curieux peuvent acheter un billet numérique qui leur donne accès à six spectacles internationaux sur fiams.com. Théâtre d’objets, théâtre d’ombres, bunraku ou marionnettes de mousse, il y a du choix pour les amateurs qui ne peuvent se déplacer au Saguenay. La pandémie n’a pas que du mauvais! Mais revenons-en à nos chers spectacles en « présentiel ».

Furioso : l’éparpillement

C’est l’histoire d’une des trois plus belles princesses au monde dont la beauté déclencha une guerre entre le Nord et le Sud. Non, c’est l’histoire de deux chevaliers aveuglés par leur amour. Non, c’est l’histoire d’une magicienne qui aimerait bien qu’on la laisse tranquille. Non, c’est celle d’une chevalière déterminée. Ou serait-ce celle d’un guerrier fatigué de guerroyer? Bref, c’est l’histoire d’un spectacle prometteur qui s’égare en chemin en multipliant les intrigues et les personnages. La nouvelle production du Théâtre de l’Oeil, dont Olivier Kemeid signe le texte et Simon Boudreault la mise en scène, peine à trouver comment exploiter tous les fils qu’elle tend et à nouer les destinées qu’elle invente à ses personnages. Le message que la production souhaite porter n’en est que plus confus. S’agit-il d’un appel à vivre selon les désirs de son coeur plutôt qu’à chercher à correspondre aux attentes de la société ou bien un appel à s’écouter et à écouter les autres pour prendre soin de notre santé mentale?

Elle propose pourtant plusieurs personnages qui vont joyeusement à contrecourant des stéréotypes attendus, notamment la chevalière Bradamante qui trace sa propre route et les chevaliers Orlando et Abderam qui, finalement, se découvrent des affinités en même temps qu’ils réalisent la stérilité de leur querelle. Mais les décisions et actions des personnages sont parfois difficiles à suivre au fil des péripéties parallèle. On les perd trop souvent de vue, comme ce pauvre Orlando qu’on envoie se perdre en forêt pendant un bon moment ou cette princesse Yuhuan qui demeure en bout de ligne l’image même de la princesse superficielle que les contes dépeignent et qu’elle tentait pourtant de fuir.

Derrière et devant l’ingénieux castelet à multiples ouvertures, les quatre marionnettistes font de leur mieux, malgré les contraintes imposées par les mesures sanitaires : masques qui étouffent la voix, forcent à projeter plus qu’il ne faudrait, descendent sous le nez, lunettes qui s’embuent… Ils s’en tirent honorablement quoique inégalement. Les gestes manquent de précision, laissant par moments les marionnettes partiellement inertes. Tandis qu’à d’autres moments, les manipulateurs, et comédiens, car ils interviennent parfois joyeusement dans le récit, expriment toute la révolte, la tendresse ou l’agacement des personnages à travers le corps des marionnettes.

Source : site FIAMS

Conçues par Richard Lacroix (qui signe aussi la belle scénographie), ces marionnettes sont d’ailleurs superbes. Qu’elles portent l’armure, chevauchent un cheval, un hippogriffe, un serpent ou un monstre marin, qu’elles combattent ou fuient, elles laissent apprécier tous les détails de leur conception jusqu’à la moindre mèche de cheveux rebelle.

Furioso fait la lumière sur la fureur des hommes, cette fureur amoureuse ou guerrière, celle qui en mène plusieurs au bord de la folie, mais aussi celle qui libère parfois de nos fils encombrant. Son récit éparpillé ne rend cependant pas justice à l’humour, à l’esprit d’aventure et au petit grain d’absurde que recèle la production, ni à la beauté de ses délicates marionnettes.

Acupunk : Guérir la Terre

La chance ne jouait pas en faveur de la Dame de Coeur en cette soirée de première alors que des problèmes techniques ont perturbé la représentation d’Acupunk en privant l’une des marionnettes de sa voix et de sa musique, forçant la compagnie à reprendre le spectacle du début pas une, pas deux, mais trois fois.

Crédit Daphné Bathalon

Éria, créature des airs, et Terrenis, créature de la terre, se manifestent devant nous pour guérir la Terre des nombreuses blessures que nous lui infligeons. Ils puissent leur force des éléments puis donnent libre cours aux torrents de leurs énergies lumineuses et nous redonnent par le fait même courage et espoir.

Montées sur roues, les marionnettes surdimensionnées de cette nouvelle création impressionnent du haut de leurs 5 mètres et demi. Dotées de haut-parleurs et d’éclairages dissimulés dans leurs entrailles, elle s’enveloppent d’une véritable aura magique et magnétique, qui sied bien aux êtres fantaisistes auxquelles elle donne vie. Les matériaux qui les composent rappellent les éléments et les forces de la nature. Terrenis fascine particulièrement; avec sa longue barbe de lichen, il a des airs d’Ent, ces arbres sentients et sages imaginés par Tolkien. Les éclairages de Tommy Bourassa les enveloppent de couleurs vives, soulignant aussi bien chaque détail de la conception des marionnettes que les lignes d’énergie qui les parcourent.

Pour tout dire, les deux marionnettes subliment un texte qui piétine quelque peu, enrobant les répétitions d’un peu de poésie. Le texte semble en effet plus adapté au déambulatoire annoncé qu’à la représentation plutôt fixe à laquelle le public a eu droit au parc de la Rivière-aux-sables mardi soir.

Aux pieds des marionnettes, les vaillants manipulateurs ont dû avoir chaud plus d’une fois face aux difficultés techniques : ils se démènent dans un ballet impressionnant pour assurer la fluidité des mouvements d’Éris et de Terrenis. Les bruits mécaniques, que n’enterre pas suffisamment la musique, minent cependant la magie. Le volume sonore d’Éria était bas au soir de la première, mais il s’agit peut-être d’un contrecoup des problèmes de son.

Avec Acupunk, la Dame de Coeur propose une séance d’acupuncture originale pour soulager la Terre de ses maux (si seulement c’était aussi simple!). Elle réussit, comme le fait si bien l’art, à nous faire oublier un moment la douleur du monde en la transformant en un objet de beauté qu’il fait bon contempler.

MonTheatre est au FIAMS à l’invitation du festival.

Catégorie : Critiques Festival FIAMS Marionnettes Théâtre Étiquettes : , , , , , ,

A propos Daphné Bathalon

Diplômée de l’École supérieure de théâtre (baccalauréat en art dramatique, profil critique et dramaturgie), Daphné Bathalon a été mise en contact tout au long de ses études avec divers types de spectacles vivants. Elle a ainsi pu explorer plusieurs facettes de la représentation. Plus particulièrement intéressée par le théâtre pour enfants, le cirque, l’improvisation et tout objet théâtral explorant la richesse de langue française et des arts visuels, Daphné souffre également de ce qu’on pourrait appeler un appétit insatiable pour les créations éclatées et le théâtre shakespearien (aucun lien!). Critique pour MonThéâtre depuis 2008, Daphné a aussi publié quelques textes dans la revue Jeu. Depuis quelques années, sa couverture théâtrale pour MonThéâtre s’est étendue aux festivals de théâtre à Montréal et à l’étranger. Elle est devenue membre de l’Association des critiques de théâtre du Québec en 2011.