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Un monde crépusculaire où le désir demeure. Un monde habité par des gens simples qui souhaitent trouver un ailleurs à leur vie. La Mouette est l’immortel chef d’oeuvre d’un géographe de l’âme. C’est l’oeuvre d’un tendre dont le regard amuse et compatit. La Mouette, ce sont des gens qui s’aiment, mais à contretemps : Arkadina, l’actrice célèbre, vit avec l’écrivain Trigorine, qui tombe amoureux de Nina, jeune fille rêvant de devenir comédienne et aimée sans retour par Treplev, le fils d’Arkadina, qui tente d’exister face à une mère excessive. Treplev est aimé de Macha, qui, elle, est aimée de l’instituteur Medvedenko. Seul Sorine, le frère d’Arkadina, n’aime pas. Il est vieux. Ainsi va la ronde des amours… La Mouette réunit douze solitudes, douze oiseaux en cage, aux ailes brisées.
Treize ans après Ivanov, Yves Desgagnés revient à Tchekhov comme on rentre à la maison. Il y revient en compagnie d’amis et de complices pour un doublé qui scelle une première collaboration entre le TNM et la Compagnie Jean Duceppe. Les grandes oeuvres théâtrales sont nées d’un esprit de groupe, d’un esprit de troupe. Plus que tout autre, Yves Desgagnés le sait. Une même équipe d’acteurs et de concepteurs, neuf mois de gestation et voilà Oncle Vania chez Duceppe et, au TNM, une Mouette inspirée et profondément concrète, à l’opposé de toute nostalgie, traversée de poignants éclats d’humour. Car dans cette pièce, Tchekhov pose, avec cette légèreté qui est le signe de la lucidité, une question qui nous hante chaque jour : la vie n’est-elle pas le long commentaire de notre enfance disparue et de nos illusions perdues?Texte
Anton TchekhovTraduction
Élizabeth Bourget
René GingrasMise en scène
Yves DesgagnésAssist. m. en scène
Régie
Claude LemelinAvec
Jean-Pierre Chartrand, Henri Chassé, Michel Dumont, Kathleen Fortin, Maxim Gaudette, Maude Guérin, Roger La Rue, Jean-Sébastien Lavoie, Patricia Nolin, Gérard Poirier, Catherine TrudeauLes concepteurs
Stéphane Roy, Judy Jonker, Éric Champoux, Catherine Gadouas, Normand BlaisDu 6 au 31 mars 2007
Supplémentaires 3-4 avril 20h
Billetterie : 514-866-8668
par David Lefebvre
La Mouette, présentée au TNM en ce mois de mars 2007, s’inscrit directement dans la lignée et la continuité de la pièce Oncle Vania, produite chez Duceppe entre octobre et décembre 2006. Yves Desgagnés a donc réussi son pari de présenter deux oeuvres d’un même auteur (Tchekhov), avec la même troupe, dans deux théâtres différents de la métropole.
Tandis qu’Oncle Vania portait sur la solitude solidaire, la paresse et l’oisiveté comme virus contagieux et le travail comme l’un des seuls moyens de ne pas mourir (et sur la vodka, bien entendu), La Mouette se penche sur l’imposture, le mensonge, les apparences, les jeux de rôle, l’amour impossible, l’isolement, les illusions, mais surtout sur l’art, l’écriture et le théâtre. On tente de désacraliser l’artiste, la création ; les personnages exultent ce besoin d’être reconnu, d’être à la hauteur de leurs propres rêves, et il semble que ce soit ailleurs qu’on puisse y trouver cet unique bonheur, un ailleurs inatteignable.
Un écrivain en vogue mais qui manque de confiance en son travail est écartelé entre la tendresse qu’il porte pour une comédienne d’expérience et l’amour passion qu’il éprouve soudainement pour une jeune première. Celle-ci est adorée par le fils-futur auteur mal-aimé de la comédienne aux airs de poulette, tout aussi élégante que mère ingrate. Autour d’eux gravitent des gens aux multiples amours à contretemps, du médecin à la servante, en passant par la fille du propriétaire terrien et un professeur pauvre. La plupart d’entre eux ont un mal de vivre qu’ils partagent, un désespoir, une tristesse maladive, un quotidien d’ennui et une chute inévitable vers l’échec.
Les spectateurs, qui ont vu Oncle Vania, auront autant de plaisir à assister à La Mouette. La mise en scène est tout aussi gracieuse, orchestrée de main de maître par Yves Desgagnés. L’humour ne fait pas défaut dans ce drame russe ; le metteur en scène a su tirer partie de ces échanges comiques, sans pour autant pousser la note. La pièce, d’une acuité et d’une ironie sans faille, nous tient intrigué, malgré le manque de péripétie et les contradictions, ou les doubles faces (une mouette peut tout aussi bien représenter la liberté qu’être mesquin), caractéristiques à Tchekhov.
Côté décor, on a repris, pour une grande partie du spectacle, le kiosque de Vania mais sans les grands arbres et les feuilles mortes. D’une facture plus dépouillée et onirique, on s’évade d’une réalité vers un monde plus théâtral, ou même plus pictural, puisque les couleurs, les teintes, les textures des éclairages comme des décors sont magnifiquement bien rendues. Yves Desgagnés est un peintre de la scène, il arrive à esquisser des tableaux vivants, et visuellement impressionnants. Et les comédiens sont toujours au premier plan.
La troupe nous offre de belles performances, à noter celles de Michel Dumont en médecin Dorn, Maude Guérin en Arkadina, grande comédienne aux allures hautain mais sur le déclin (ses robes, qui s’agencent avec les habits de Trigorine, sont magnifiques), Gérard Poirier en vieil oncle compréhensif Sorine, Henri Chassé en écrivain Trigorine et Kathleen Fortin en Macha, addict à une poudre (tabac, cocaïne?). Alexandre Goyette, en jeune auteur Tréplev et Catherine Trudeau, en belle et opportuniste Nina, se démarquent et nous prouvent leur talent encore une fois.
Malgré tout, si une déception pouvait être évoqué par rapport à La Mouette, c’est le fait qu’on n’ait pas eu l’audace de la monter différemment, d’expérimenter une autre façon de présenter ce classique de Tchekhov. Mais le résultat est tout aussi saisissant que satisfaisant.
12-03-2007