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Du 8 mars au 2 avril 2011
Temps
Texte et mise en scène de Wajdi Mouawad
Avec Marie-Josée Bastien, Jean-Jacqui Boutet, Véronique Côté, Gérald Gagnon, Linda Laplante, Anne-Marie Olivier, Valera Pankov, Isabelle Roy

Deux frères et une soeur se retrouvent quarante ans plus tard pour liquider la succession de leur père mourant. Cela se passe l’hiver, dans la ville minière de Fermont, à la frontière avec le Labrador, où les températures peuvent descendre jusqu’à – 60°C. Pour lutter contre la violence des vents, un mur écran a été construit dans lequel vivent les habitants de Fermont dont la plupart sont employés par la compagnie qui gère la mine de fer. Entre l’intérieur de la maison où a lieu la rencontre des enfants et l’extérieur où les vents violents qui balaient la ville n’empêchent nullement une invasion de ses rues par une horde de rats, quelque chose va sourdre, comme une blessure mortelle et ancienne, que les enfants vont devoir confronter pour retrouver, peut-être, une sensation de légèreté. Mais la légèreté se paie aujourd’hui au prix fort. Ils en feront l’expérience.

Scénographie Emmanuel Clolus (France)
Costumes Isabelle Larivière (Montréal)
Éclairages Éric Champoux (Montréal)
Musique Michael Jon Fink (Etats-Unis)
Assistance à la mise en scène Alain Roy
Crédit photo : Guillaume Simoneau

Temps sera présentée en première mondiale le 3 mars 2011, à Berlin, à l’ouverture officielle du Festival Nouvelle Dramaturgie (FIND : Festival Internationale Neue Dramatik) de la Schaubühne, une des plus grandes institutions théâtrales de l’Allemagne réunifiée. Une autre représentation aura lieu le 5 mars 2011. La pièce sera ensuite présentée au Théâtre du Trident, du 8 mars au 2 avril 2011, puis au Centre national des Arts, à Ottawa, du 12 au 16 avril 2011 et, enfin, au Théâtre d’Aujourd’hui, à Montréal, du 19 avril au 14 mai 2011.

Une création du Théâtre du Trident et du Théâtre d’Aujourd’hui en coproduction avec le Théâtre français du Centre national des Arts, Abé Carré Cé Carré, Au Carré de l’Hypoténuse et en collaboration avec le Grand Théâtre de Québec

Trident - Grand Théâtre de Québec
269, boul. René-Lévesque Est
Billetterie : 418-643-8131 - 1-877-643-8131
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 Critique
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par Sylvie Isabelle

À trop côtoyer l’horreur, on finit par ne plus la voir

Napier de la Forge se meurt à Fermont. Auprès de lui se trouvent sa fille, Noëlla, et sa compagne des dernières années, Blanche. Alors que la ville est envahie par des hordes de rats sanguinaires, les deux fils de Napier, Édouard et Arkadiy, reviennent sur les lieux de leur naissance afin de liquider la succession de leur père. Noëlla est sourde, Arkadiy parle russe et Édouard parle français : afin de se comprendre, ils doivent communiquer par le biais d’interprètes. Petit à petit, au cœur de cette cité protégée du monde et des vents par un mur-écran long de plus d’un kilomètre, les deux frères mettront à jour le lourd secret de leur sœur et les raisons de leur exil.

Alors qu’Incendies multiplie les honneurs au cinéma, la réputation de Wajdi Mouawad n’est plus à faire. La chute unique de ce récit a suffit à établir le dramaturge en tant que « maître ». Or, c’est exactement cette chute qui, à force d’être au cœur des récits de Mouawad, affaiblit Temps. D’entrée de jeu, les spectateurs familiers de son œuvre attendent l’horreur, tant et si bien que, lorsqu’elle nous est révélée, elle semble banale tant elle était attendue et prévisible. On se surprend à ne pas être choqué. Cette montée dramatique tombe à plat, car on sait exactement où l’on s’en va. Cette horreur devient un simple effet théâtral, qui s’apparente vaguement à la tragédie grecque : elle en devient presque caricaturale. Comme nul autre, Mouawad a prouvé qu’il pouvait construire un suspense dramatique éclatant sur scène, capable de couper le souffle des spectateurs : c’est ce qui le place dans une classe à part, mais c’est ce qui fait cruellement défaut à cette dernière création.

Et cette déception est bien fâcheuse, parce qu’à attendre un deuxième Incendies, on évacue totalement les aspects qui rendent Temps intéressant. Plusieurs ont décrié les différents langages qui compliquent l’histoire, mais les interprètes ajoutent justement une dimension poétique et nouvelle au récit. Pour se comprendre, Noëlla, Édouard et Arkadiy doivent s’en remettre à une tierce personne. La communication sous toutes ses formes est centrale. Cela donne des scènes fortes, comme celle où Blanche, derrière Noëlla, lui brosse les cheveux. Elle lui parle, mais Noëlla regarde devant elle : c’est son interprète qui lui relaye les mots de Blanche.

Par ailleurs, tous ces langages permettent à Temps de transcender les frontières : l’action pourrait facilement prendre place dans une ville fictive. Le français « international », le russe, le langage des signes, les décors épurés, tous ces éléments contribuent à créer un environnement futuriste, hors du temps, qui s’apparente à l’univers de Ciels. D’ailleurs, la distribution et l’équipe de conception reflètent ce côté sans frontières : les artistes viennent de Québec, de Montréal, de Moscou, de la France et des États-Unis.

Enfin, Marie-Josée Bastien, Gérald Gagnon et Valeriy Pankov composent une fratrie convaincante et attachante sur une scène dépouillée. Avec quelques voiles translucides, de puissants ventilateurs et des manteaux de fourrure, on arrive à nous faire ressentir Fermont, l’isolement et le froid. Une robe de fillette soulevée par les vibrations d’un haut-parleur qui crache une musique aux accents punk suffit à illustrer le drame qui a précipité les destins de Noëlla, Édouard et Arkadiy. À eux seuls, ces éléments possèdent une force évocatrice qui vient confirmer le talent de Mouawad à diriger ses comédiens et à insuffler une poésie toute personnelle à ses mises en scène.

Bref, Temps est une œuvre qui ne s’inscrira sans doute pas parmi les meilleures de Mouawad, non pas parce qu’elle n’est pas valable, mais parce que les œuvres qui la précèdent sont beaucoup trop puissantes. Fruit d’une commande pour les 40 ans du théâtre le Trident, Temps est peut-être le signe que Mouawad doive explorer d’autres thèmes, ou les explorer différemment, afin de garder son spectateur alerte.

18-03-2011

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