(ENTREVUE) Reconstruire le Don Juan : entretien avec Maxim Gaudette et Danielle Proulx pour «Don Juan revient de la guerre»

par | 24 février 2017

Par Olivier Dumas

Maxim Gaudette et Danielle Proulx explorent une Allemagne détruite par la Première Guerre mondiale dans Don Juan revient de la guerre, tel un miroir de notre époque incertaine.

Écrite en 1935, la pièce Don Juan revient de la guerre d’Ödön von Horváth écorche le mythe du conquérant qui a inspiré, entre autres, Molière et Mozart. Longtemps, «le Don Juan par excellence, celui qu’on admire pour ses prouesses féminines et l’exhibition de ses victoires, s’est bien moqué des mœurs, de l’opinion et des lois, qu’il était forcé de paraître respecter» écrit l’essayiste français Dominique Fernandez dans Amants d’Apollon : L’Homosexualité dans la culture. Si des dramaturges ont tenté de briser la carapace du séducteur comme Éric-Emmanuel Schmitt dans La Nuit de Valognes, peu semble avoir approfondi son extrême fragilité comme von Horváth.

Au café La brume dans mes lunettes sur une rue Saint-Zotique enneigée, deux des interprètes du Don Juan, Maxim Gaudette et Danielle Proulx, apprivoisent cet univers intriguant. Ils travaillent tous deux pour la première fois sous la direction de Florent Siaud. «Notre première rencontre s’est déroulée autour de L’Opéra de Quat’sous de Bertolt Brecht (dans la version de Brigitte Haentjens). J’étais de la distribution, lui agissait comme conseiller dramaturgique», explique Gaudette. Ce dernier et sa partenaire de scène ont découvert tout récemment l’écrivain de langue allemande, né en 1901 en Croatie et décédé en 1938 à Paris, et quasiment jamais monté au Québec. Des recherches mentionnent une précédente production de Don Juan orchestrée par Jean-Claude Côté au début des années 1990 à la Salle Fred-Barry, et la visite d’une compagnie étrangère à la même époque à Québec avec le même titre. «Pourtant, nous retrouvons souvent les textes de l’écrivain sur les scènes européennes. C’est vraiment une plume intéressante. Je lis en ce moment l’un de ses trois romans», ajoute Maxim Gaudette.

Crédit photo David B. Ricard

Composée de courtes scènes (24 tableaux), Don Juan revient de la guerre raconte le retour du protagoniste le jour de l’Armistice au sortir de la Première Guerre mondiale. De 1918 à 1923, l’homme retrouve une Allemagne en décomposition, lourdement endommagée par le conflit international. Il rencontre une multitude de femmes (35 au total) dans l’espoir de revoir sa fiancée. «Nous nous retrouvons dans une déambulation à la fois intime et collective. Le personnage porte en lui la détresse, la dépression des années folles, ainsi que l’humiliation causée par le Traité de Versailles», dévoilent d’un même souffle les deux interprètes. Si certains, dont le sulfureux homme de lettres autrichien Peter Handke, ont comparé Ödön von Horváth à Bertolt Brecht, les deux comédiens ne partagent pas cette perception. «Nous sommes ici moins dans la démonstration», rétorque une Danielle Proulx qui a participé à un autre Opéra de Quat’sous, celui du Théâtre du Nouveau Monde sous la houlette de Robert Bellefeuille.  Son compagnon de jeu perçoit davantage un mariage «heureux» entre un théâtre populaire et onirique, avec, par exemple, «une dichotomie entre la neige et la guerre. C’est un univers évocateur pas nécessairement réaliste, plus près des tableaux de peintres expressionnistes (dont Otto Dix). Danielle Proulx renchérit. «Nous allons dans la déconstruction physique, avec des corps cassés, mais pas de manière esthétisante.»

La directrice artistique du Théâtre Prospero, Carmen Jolin, a voulu jumeler le comédien reconnu pour ses rôles tourmentés (récemment dans l’adaptation du 1984 de George Orwell et auparavant dans le saisissant Après la fin de Dennis Kelly) au metteur en scène «pas péteux, érudit et intelligent» (aux yeux de Proulx). Pour s’imprégner adéquatement des enjeux, l’équipe a visionné différentes séries documentaires, des films de guerre et des fictions comme Tatie Danielle, sans oublier un long-métrage de Béla Tarr, où «une jeune fille triste regarde la caméra, affamée. Celle-ci semble arrêter la mort, et Florent m’a dit que Don Juan, c’est elle», témoigne Gaudette.

La distribution féminine (Proulx, mais aussi Evelyne de la Chenelière, Kim Despatis, Marie-France Lambert, Évelyne Rompré et Mylène St-Sauveur), doit faire vivre certaines de leurs créatures «qui existent parfois seulement avec six ou sept répliques, contrairement à Don Juan qui passe par diverses courbes émotives», précise Danielle Proulx qui prête ses traits et sa voix à cinq êtres. Celle-ci est grandement reconnaissante que la partition ne se résume pas en une dualité entre les bons et les méchantes. «Certaines des femmes osent dire à Don Juan leur désintérêt. D’autres vivent des relations entre elles. Elles sont plus libérées et quelques-unes vont même jusqu’à le draguer.» Le nombre élevé de femmes forme «un chœur face à un seul homme dans une société masculine sur son déclin». Son camarade insiste sur les côtés sombres de son homme-à-femmes «qui ne se gêne pas pour humilier et jeter ses conquêtes.» Or, ces jeux de séduction n’occultent en rien un contexte sociopolitique douloureux. Par ses allusions à des accusations de viol et au choc post-traumatique, des échos au monde moderne demeurent perceptibles. «Nous constatons que l’humanité n’a rien appris de l’histoire, des erreurs du passé», déplore Danielle Proulx. Pourtant des touches humoristiques empêchent ne noyer le propos dans une noirceur totale, «à l’image de la mort absurde et cocasse de l’auteur» (qui a signé aussi Figaro divorce), assommé par une branche d’arbre après une projection de Blanche Neige de Walt Disney.

Le projet exigeant et rassembleur rappelle à Danielle Proulx une autre rencontre marquante, celle avec le metteur en scène Gregory Hlady qui lui a permis de briller dans Le Joueur d’après le roman de Fédor Dostoïevski et dans La Danse de la mort d’August Strindberg. «Les gens sont là tout le temps et regardent le travail des autres. Une telle expérience de troupe, le milieu en a besoin. Il devient impossible de s’arrêter après seulement trois heures de répétitions.» Maxim Gaudette y voit ici une opportunité d’élargir son registre. «Je n’ai jamais touché à ce mélange de charmeur et de soldat blessé. Je dois sortir de mes zones de confort.» La dimension sociale lui plait également, puisqu’en participant à ce genre de spectacle, «nous devenons des éveilleurs de conscience.» Dans le même esprit, Danielle Proulx revendique un art comme outil de transformation sociale. Une œuvre comme Don Juan revient de la guerre, «ça titille l’intelligence, et ça entraîne la réflexion sur une société en perte de sens et de valeurs. Je parie que Jean-Pierre Ronfard (le maître d’œuvre de Vie et Mort du Roi Boiteux, expérience qui a tant compté pour elle) tripperait devant un objet aussi étrange et singulier.»

Don Juan revient de la guerre, du 28 février au 25 mars 2017 au Théâtre Prospero