« Une posture face à l’espoir » : entrevue avec J-F Nadeau et Stéfan Boucher

par | 13 mars 2015

par Olivier Dumas

Sur l’affiche de la pièce de théâtre Tungstène de bile, nous voyons le visage dessiné de J-F Nadeau, son auteur et l’un des deux performeurs du spectacle. Sur un fond bleu parsemé de traits noirs et de lignes jaunes, son regard sombre, sérieux et méditatif scrute l’horizon. Son œil gauche lance des fils noirs semblables à une toile d’araignée. Cette représentation visuelle aux accents apocalyptiques et fantastiques se conjugue à une poésie crue, rude, vivante et incarnée « malgré ses allures de liste d’épicerie » aux dires de son instigateur. « Une pinte de lait peut atteindre une dimension sublime », lance-t-il dans l’un des éclats de rire qui ponctuent la rencontre en ce mercredi matin dans un local du troisième étage de la rue Mont-Royal où les vitres laissent entrer des éclats de soleil.

Crédit photo : Patrice Lamoureux

Crédit photo : Patrice Lamoureux

Avec son fidèle compère Stéfan Boucher, il a transposé dans une dimension scénique son premier recueil de poésie publié aux Éditions de l’Écrou. Avec comme premier titre de travail On est déjà demain, le bouquin signé par J-F Nadeau est constitué de seize histoires écrites comme de petits films pris sur le vif entre 1998 et 2003. « Il y avait déjà dans l’écriture une approche du jeu qui ne ressemble pas tout à fait au conte, mais plutôt à du spoken word, de la poésie parlée », explique-t-il. La mosaïque de personnages peuplant l’univers de Tungstène de bile s’inspire de faits divers pour « transposer le banal en un matériau épique ». D’une langue « très simple » ancrée dans une approche revendiquée de documentariste, s’enchevêtre ici une volonté de casser la dynamique récurrente du poète et de son simple accompagnateur. « Il s’établira un véritable dialogue entre un interprète et un musicien « costumé ». Ce sera la fin des chapelles dans une ambiance de show de musique populaire comestible comme un champignon », révèle Stéfan Boucher, collaborateur entre autres des chorégraphes Fred Gravel et Dave St-Pierre. Il précise que le public doit pourtant faire un effort nécessaire pour « prendre le temps de digérer une matière aussi dense, sinon tu l’apprécies pas à sa juste valeur, cette posture face à l’espoir ».

Son acolyte soutient qu’un tel langage scénique, avec l’abolition du quatrième mur et l’ajout d’un bar, peut être perçu par le milieu poétique comme « un truc bizarre et ordinaire. Et avec raison ». Leur tandem se construit sur le dialogue entre des séances de jams musicaux où les deux hommes se retrouvent sur le même plan. « Nous nous donnons le temps d’approfondir et d’exprimer notre vulnérabilité. Il s’agit d’une posture affichée face au jeu, face à l’art théâtral en général. C’est un défi pour un acteur d’incarner autant de rôles sans sentir la présence d’un narrateur », précise J-F Nadeau en mentionnant le nom de Queen Ka comme « une muse vénérée » pour un projet de cette dimension artistique.

Pour le polyvalent créateur, également membre du collectif humoristique Les Zapartistes, collaborateur occasionnel avec les musiciens d’Avec pas d’casque et derrière la superbe production Le Chaperon est-il si rouge que ça, concoctée en 2012 avec David Alexandre Després (« un autre duo d’hommes à l’inspiration volcanique »), se dégage une ambition de rendre une œuvre la plus parfaite possible. Les influences de Tom Waits, Jean Leloup et Brigitte Fontaine sont revendiquées. Pour J-F Nadeau, « c’est un manifeste sur l’espoir par des artistes angoissés et en colère avec ses côtés bruts et brutaux. Gauchiste fini, je suis souvent fâché dans la vie, par exemple lorsque le même politicien ment à la population depuis dix ans. Je suis prêt à baisser mon niveau de vie pour atteindre une meilleure justice sociale ». Si des causes l’allument toujours, il ressent parfois des deuils tout en déplorant le manque de ruse et la fragmentation de la gauche parfois « trop romantique », une réponse en écho au poème Beurrée (sur du pain de ménage) (« une gauche imprudente est pire qu’une droite qui chante ») de Tungstène. Apolitique et désillusionné, Stéfan Boucher voit pourtant dans l’expérience du spectacle une démonstration pour contrer la ghettoïsation des disciplines « où les créateurs se bataillent pour le même montant ». Il ajoute avec son partenaire de jeu que « nous nous posons ici la question sur la manière de faire la révolution, non par l’irrévérence, mais plutôt par l’intime. Nous portons la révolution comme un drapeau ».

La scène devient un lieu cérémonial, une prise de risque par des gars qui aiment la provocation et le contact direct avec les gens. « Je rêve de faire un show différent chaque soir. Le public aura droit à un rappel si la réception est bonne. Pour une prise de parole plus forte, je n’utilise aucun micro », confie J-F Nadeau. Pour sa part, Stéfan Boucher y perçoit un acte de générosité conçu avec « un immense plaisir dans le rôle de l’exécutant » qui tente de démontrer ici « une vision ironique du côté utilitaire de l’art ». Par ailleurs, bercée parfois par une musique pop abrasive teintée de synthétiseurs comme dans un spectacle rock et à d’autres moments par une atmosphère acoustique, la dimension urbaine imprègne l’ensemble des récits. Les transitions de 30 à 40 secondes entre les scènes renforcent, aux dires des concepteurs, le réalisme sonore. « Nous reconstituons par exemple une véritable ruelle à une heure précise de la journée grâce à un traitement hybride entre l’hyperréalisme et l’abstraction », détaille J-F Nadeau.

Stéfan Boucher mentionne une phrase marquante de Gilles Vigneault (« tout a été dit, mais pas par moi ») qui l’incite toujours à aller loin dans la sincérité. « Notre production permet à la poésie de se débarrasser de son corset avec beaucoup de sources lumineuses. Chacune des histoires a son éclairage distinct ». J-Nadeau lance avant de quitter les lieux avec son complice qu’ils vont tout faire « pour que chaque moment de jeu soit un party », en évoquant la symbolique derrière le Tungstène du  titre, soit le matériau chimique au plus haut taux de fusion (3 422 °C). « C’est déjà en soi une bonne raison de venir voir le show ».

Tungstène de bile, du 17 mars au 4 avril 2015, Théâtre d’Aujourd’hui

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A propos Olivier Dumas

Entre la ferveur, la curiosité et l’interrogation, Olivier Dumas veut toujours porter un regard empreint de passion, ludique ou engagé, sur cet art qualifié trop souvent d’éphémère. Il suit le théâtre depuis l’âge de douze ans, il a maintenant presque le triple. C’est en 2004 qu’il prend la parole à CHOQ.FM et la plume au Montréal Campus pour témoigner de son amour indéfectible pour les arts de la scène. À MonTheatre.qc.ca, il souhaite poursuivre son désir de s’émouvoir, de critiquer sans complaisance et d’approfondir l’un des derniers lieux susceptibles d’extirper l’humain de ses certitudes, de ses zones de confort. Journaliste, recherchiste, futur archiviste et bête curieuse de tout, Olivier croit au pouvoir rédempteur de l’art dans une société trop souvent dégueulasse pour les âmes sensibles.