Une parano quasi normale : entrevue avec Charles Dauphinais, metteur en scène de « La vie normale »

par | 13 janvier 2015

par Olivier Dumas

La vie normale, affiche

La vie normale, affiche

En raison du choc causé par la tragédie foudroyante à Charlie Hebdo survenue la veille de l’entrevue, nous ressentons dans l’air un sentiment d’irréalité. À l’extérieur, sur l’heure du midi, la vague de froid glacial connait ses derniers soubresauts. Au Café Jeanne D’Arc dans Rosemont, la tranquillité règne.

L’atmosphère d’anxiété demeure pourtant parfaite pour discuter de l’œuvre corrosive du dramaturge danois Christian Lollike, plutôt méconnu ici. Ce provocateur adore titiller ses contemporains avec des sujets polémiques, comme en fait foi son adaptation du manifeste rédigé par le tueur norvégien Anders Behring Breivik (Manifesto 2083). En amorce de la rencontre, Charles Dauphinais cite Chef-d’œuvre, un autre de ses écrits qui scrute cette fois-ci les événements du 11 septembre 2001 comme une manifestation artistique représentative du 21e siècle.

AAvec sa chemine bleue, ses lunettes, sa barbe naissante et ses cheveux châtains en bataille, le metteur en scène montréalais parle avec une grande ferveur de cette plume qui creuse les enjeux désagréables. Il s’attaque à La vie normale du même Lollike qui habitera les planches de la salle intime du Théâtre Prospero dès le 20 janvier. « À la première lecture, je l’ai classée immédiatement dans le champ gauche de la dramaturgie par ses dimensions éclatées. Par rapport à mes précédentes réalisations, je plonge dans un univers plus ambigu et plus ludique », raconte-t-il, quelques instants à peine après avoir enlevé son manteau d’hiver et sa tuque.

Par une efficace mise en abîme, La vie normale expose trois individus désignés par les lettres A, B et C qui tentent de raconter une histoire quotidienne, mais qui échouent à chaque fois et doivent reprendre à zéro. « Certaines répliques du texte ne sont même pas distribuées. Avec une remarquable constance, le texte se construit devant nous ». La forme se répercute dans les thèmes abordés. « Lollike ose réfléchir sur des aspects durs de nos sociétés occidentales comme la paranoïa qui paralyse notre inconscient collectif », précise-t-il. Avec comme sous-titre Le corps, champ de lutte, la pièce traite de notre rapport maladif avec notre enveloppe charnelle, « de l’obsession de la performance, de la crainte de ne pas avoir de corps parfait ». Les trois personnages se caractérisent par des comportements grotesques. « L’un développe une obsession pour les caméras de surveillance, un autre va tenter de se nourrir de cette dépendance, tandis que la troisième carbure à la haine des obèses perçus comme des êtres incapables de se contrôler ». De nombreuses références à la STASI (police politique d’espionnage et de contre-espionnage de la République démocratique allemande de 1950 à 1990) renforcent cette impression « que l’ennemi vit à l’intérieur de vous, comme une police secrète qui peut vous dénoncer à tout instant », explique-t-il en cassant la croûte.

BLes trois identités scéniques se complaisent « dans des concepts arrêtés » où règnent un racisme latent et une indifférence aux autres. L’un d’eux raconte « qu’à 35 ans, il prend le train tous les jours pour aller travailler et se préoccupe beaucoup de ses vêtements sexy ». Le désir égocentrique envers son propre corps, objet de séduction autant pour soi-même que pour autrui, traduit une façon outrancière de consommer. « C’est une manière pour eux de croire que leurs propres corps ne leur appartiennent même pas ». La solitude se répercute par un refus de filiation, de transmettre la vie, « d’avoir des enfants qu’ils devront laisser seuls dans ce type de société ». Le rapport à la nourriture s’insinue même dans cet univers cauchemardesque. « À un moment dans le spectacle, l’un des personnages se demande combien de calories doit-il brûler lorsqu’il mange un morceau de gâteau ».

Si la prémisse paraît désespérante, le ton n’occulte pas des accents satiriques. Le mélange des genres a suscité quelques interrogations dans le processus de travail. « À la première lecture, je me suis demandé comment j’allais prendre la mesure de cette bibitte-là », confie Charles Dauphinais, qui s’est plongé dans la lecture de nombreux textes de l’auteur. La vie normale demeure selon lui l’une de ses pièces les plus intellectuelles avec une écriture qui pose un défi quant à ses innombrables couches superposées. À la transposition crédible de cette parole dure et franche toujours prête « à lancer des vérités implacables », s’ajoute un rapport frontal avec les spectateurs et spectatrices. « Le public devient le quatrième personnage pris à partie devant le discours entendu. Il relance l’écoute pendant la représentation qui se déroule en temps réel. Les acteurs s’amusent à remarquer certains détails ou attitudes des gens assis devant eux. J’ai hâte de voir comment le monde va réagir ».

CLe climat s’éloigne du réalisme pour s’imprégner des effets de la distanciation. « Nous avons conscience que nous sommes au théâtre et nous soulignons les artifices de la réalité avec un jeu plus manichéen que l’approche brechtienne traditionnelle ».  La scène devient aussi un miroir réfléchissant par rapport à un propos dénonciateur. « Il faut sentir que ces gens-là en ont assez de subir cette oppression. Ils cherchent à s’évader dans un monde imaginaire ». Le dénouement glisse vers le délire, dans un « truc pas possible » selon ses mots, pour les sortir de la routine. « La fin constitue une soupape après un propos rough sur les relations cruelles que les individus bâtissent tranquillement », dévoile Charles Dauphinais. Ce dernier évoque comme source d’inspiration, pour La vie normale, Antéchrist de Lars Von Trier (Lollike a adapté à la scène Dogville du même sulfureux réalisateur). « Il y aura des moments oniriques qui se rapprochent de ma future mise en scène (Tout ce qui n’est pas sec de Simon Lacroix, au Théâtre de Quat’sous). Mais je ne veux pas que ce soit perçu comme un truc trop expérimental. J’ai envie de rejoindre le plus de gens possible ».

Juste avant de quitter le café, Charles Dauphinais revendique que « le théâtre doit ne jamais hésiter à s’attaquer aux situations inacceptables et réfléchir sur l’importance de la liberté, et pas seulement sur le plan littéraire ». La vie normale n’aura, semble-t-il, rien de normal.

La vie normale, du 20 janvier au 7 février 2015, Salle intime du Théâtre Prospero

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Olivier Dumas

A propos Olivier Dumas

Entre la ferveur, la curiosité et l’interrogation, Olivier Dumas veut toujours porter un regard empreint de passion, ludique ou engagé, sur cet art qualifié trop souvent d’éphémère. Il suit le théâtre depuis l’âge de douze ans, il a maintenant presque le triple. C’est en 2004 qu’il prend la parole à CHOQ.FM et la plume au Montréal Campus pour témoigner de son amour indéfectible pour les arts de la scène. À MonTheatre.qc.ca, il souhaite poursuivre son désir de s’émouvoir, de critiquer sans complaisance et d’approfondir l’un des derniers lieux susceptibles d’extirper l’humain de ses certitudes, de ses zones de confort. Journaliste, recherchiste, futur archiviste et bête curieuse de tout, Olivier croit au pouvoir rédempteur de l’art dans une société trop souvent dégueulasse pour les âmes sensibles.