Un ventre, l’indicible et des paysages nordiques : entrevue avec Dominique Leduc et Annick Bergeron pour «Le Nom»

par | 28 mars 2018

Dans Le Nom de Jon Fosse, Dominique Leduc et Annick Bergeron scrutent avec leurs camarades les secousses d’une écriture étrange et nordique.  

Crédit photo : Isabel Rancier

Un jeudi de début du printemps, Dominique Leduc termine une répétition de la pièce Le Nom de l’écrivain norvégien Jon Fosse. Elle explique à ses interprètes le difficile équilibre à trouver entre le silence et les phrases elliptiques de la partition. Sous les traits de la mère, Annick Bergeron cherche les nuances possibles d’un simple regard, qui doit se décliner à ce moment-là, «moins dans la honte et davantage dans l’humilité».

Né en 1959 dans un village du nord-ouest de la Norvège, le dramaturge Jon Fosse a publié des romans, des essais, de la poésie et des livres pour enfants. Mais il est connu principalement pour ses nombreuses œuvres théâtrales, souvent montées en Europe par de réputés metteurs en scène (Claude Régy, Thomas Ostermeier qui s’est aussi attaqué au Nom). Au Québec, Denis Marleau (Quelqu’un va venir et Dors mon enfants) et Aglaia Romanovskaia (Hiver) ont permis de faire connaître son univers aux dialogues «raréfiés», pour reprendre une expression du critique de théâtre Leif Zern.

Deuxième pièce écrite en 1995 après Et nous ne serons jamais séparés, Le Nom raconte l’histoire de Beate, une adolescente enceinte et désargentée qui revient, avec son compagnon, chez ses parents après une absence de deux ans pour accoucher. Toute «l’action» se déroule dans une petite maison isolée face à la mer. Le père et la mère de la fille ne connaissent ni le gendre ni les raisons de ce retour inattendu (ou celles qui ont causé le départ). Dans cette petite demeure de bois règnent un silence cruel et des relations dominées par l’étrangeté. Pour la metteure en scène, une telle trame dramatique permet des interrogations «fascinantes» sur la quête de repères, mais aussi «sur l’acte de donner naissance». Le Nom permettrait de percevoir cette réalité comme «un miracle suprême. Car malgré nos connaissances scientifiques de plus en plus développées, demeure tout de même la perception de l’accouchement comme un miracle de la vie.»  Parmi tout le corpus de Fosse, Dominique Leduc avoue sa préférence pour les premiers textes dramatiques. «Les plus récents (dont Je suis le vent montée en Europe par Patrice Chéreau) me paraissent moins difficiles, moins stimulants. Dans Le Nom se trouvait mon intérêt pour la famille avec une histoire plus narrative. J’y voyais surtout toute l’acuité des enjeux sur la filiation et sur le désir de se reproduire comme une tentative de répondre ou non à la question ‘qui nous sommes?’»

crédit : Production

L’atmosphère énigmatique pose un défi «funambulesque» pour Annick Bergeron, une actrice aussi habile dans le répertoire russe (Anton Tchekhov, Maxime Gorki), la tragi-comédie racinienne que dans des créations québécoises (Olivier Kemeid, Lise Vaillancourt). Les artistes nord-américains sont plus «habitués à une dramaturgie de péripéties avec une progression dramatique. Ici l’événement, c’est le ventre qui débarque et bouleverse l’univers de tout le monde», lance-t-elle, souriante.

Pour mieux saisir les couleurs même entre les mots, Dominique Leduc s’est entourée d’une collaboratrice qui connaît la langue nynorsk, langue dans laquelle écrit Jon Fosse. Par ses descriptions «minutieuses», ce dernier posséderait «le sens des détails propices aux temps nordiques des pays scandinaves. Là-bas, à certaines périodes de l’année, les enfants commencent l’école vers quatre heures du matin et terminent vers 13h00. Nous avons alors l’impression d’une nuit récurrente, comme si le temps s’étirait.» La femme de théâtre, aussi comédienne et pédagogue, y perçoit des échos avec le climat du Québec et notre propre nordicité. «Quand tu sors de la ville et tu regardes le fleuve Saint-Laurent dans toute sa grandeur, la beauté du paysage te saisit à tel point que tu ne ressens pas le besoin de parler», élabore-t-elle en soulignant un plaisir similaire au visionnement de Pour vivre ici, le plus récent film de Bernard Émond (cinéaste avec lequel Annick Bergeron a déjà tourné Contre toute espérance). «Grâce au travail de Dominique, l’identité prend sa normalité. Ce n’est pas du norvégien passé par la France. Nous sommes dans une démarche franche pour rendre la langue organique dans un contexte proche de nous, mais sans régionalisme», soutient Annick Bergeron.

La metteure en scène parle de sa «longue histoire» avec le dramaturge. «J’avais envie de sortir du quotidien, du connu. Un des amis avec lequel j’ai une grande complicité me l’a fait découvrir. J’ai dévoré toutes ses pièces traduites en français.» Des ateliers, d’abord à l’UQAM, lui ont permis d’initier ses élèves à des univers éloignés du psychologisme, pour qu’ils explorent davantage «la présence, la vérité, la respiration».

Les deux comédiennes se sont côtoyées à de nombreuses reprises, et toujours dans un profond respect l’une de l’autre, notamment dans Top Girls de Caryl Churchill et Toutefemme de Péter Kárpáti (sous la gouverne de Martine Beaulne), ou encore La Divine illusion de Michel-Marc Bouchard que Serge Denoncourt a dirigée. «Je savais qu’un jour elle ferait de la mise en scène», dévoile Annick Bergeron. L’orchestratrice en question avait conçu antérieurement, entre autres, L’Ardent désir des fleurs du cacao pour Momentum, compagnie dont elle est cofondatrice.

Dans le local de répétition, elle montre la répartition des objets sur le plateau, afin d’illustrer «le défi de faire exister un univers concret à l’avant-plan, et derrière, toute la part de l’indicible». Annick Bergeron renchérit sur cette exigence de travailler sur ces scènes «imperceptibles» qui prennent toutes leurs sens après avoir quitté la table. «Au début, je songeais à de la musique contemporaine, avec toutes les répétions et la place importante à accorder au silence. Le sens émerge comme dans un orchestre, lorsque les différents instruments s’harmonisent entre eux. Les mots se déploient alors dans l’espace.» En chœur, le tandem rétorque que l’absence d’un récit événementiel ne signifie pas nécessairement une absence d’intrigue. «Nous aimerions que les gens soient sur le bout de leurs chaises et se demandent ce qui va arriver.»

Derrière ce récit aux allures insondables s’esquisse toutefois pour Dominique Leduc un réel souci de connecter avec l’auditoire, sans passer nécessairement par une catharsis. Toute la démarche vise donc à aller «vers l’implosion plutôt que vers l’explosion. Je veux me rapprocher au plus près de la personne de la première rangée, être plus près de Roger que des individus plus exaltés.» Annick Bergeron témoigne également d’une ferveur perceptible pour les êtres «simples» par ses compositions «de personnages d’underdog, comme Varia dans La Cerisaie d’Anton Tchekhov ou la Madame Talbot de La Divine illusion. On me confie les petits personnages sans grand destin. Je les trouve beaux, car ils nous ramènent justement à notre humanité.»

Le Nom, du 3 au 21 avril 2018 au Théâtre Prospero

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Olivier Dumas

A propos Olivier Dumas

Entre la ferveur, la curiosité et l’interrogation, Olivier Dumas veut toujours porter un regard empreint de passion, ludique ou engagé, sur cet art qualifié trop souvent d’éphémère. Il suit le théâtre depuis l’âge de douze ans, il a maintenant presque le triple. C’est en 2004 qu’il prend la parole à CHOQ.FM et la plume au Montréal Campus pour témoigner de son amour indéfectible pour les arts de la scène. À MonTheatre.qc.ca, il souhaite poursuivre son désir de s’émouvoir, de critiquer sans complaisance et d’approfondir l’un des derniers lieux susceptibles d’extirper l’humain de ses certitudes, de ses zones de confort. Journaliste, recherchiste, futur archiviste et bête curieuse de tout, Olivier croit au pouvoir rédempteur de l’art dans une société trop souvent dégueulasse pour les âmes sensibles.