Un « Syndrome » comme résistance : entrevue avec Karina Iraola pour « Native Girl Syndrome »

par | 1 mars 2016

Par Olivier Dumas

L’art demeure une terre de résistance pour la danseuse Karina Iraola. Sa participation à Native Girl Syndrome de la chorégraphe des Premières Nations, Lara Kramer, scrute les états d’une itinérante autochtone abîmée dans la grande ville.

Karina Iroala, crédit David Ospina

Lara Kramer, crédit David Ospina

Coïncidence ou non, les enjeux entourant les autochtones, comme la Commission de vérité et réconciliation, ou encore le mouvement Idle No More, frappent de plus en plus les esprits. Dans cette mouvance surgit l’éclosion de créations touchant de près ou de loin à des réalités souvent occultées sur les scènes. Présenté une première fois en 2014 lors du festival OFF-FTA, Native Girl Syndrome de la Compagnie Lara Kramer revit au Studio de l’Espace Libre. Heureusement pour cette reprise, aucun sentiment de redondance n’habite l’une de ses interprètes, Karina Iraola. «Nous apprenons à nous adapter à un nouvel environnement, plus petit cette fois-ci», confie-t-elle, au Café Le Couteau sur le Plateau-Mont-Royal, un vendredi ensoleillé légèrement frisquet.

Depuis les premières présentations à Montréal, lieu de résidence de la compagnie, la production a trimbalé ses pénates dans quelques villes canadiennes. Dans cette réflexion sur les individus marginalisés, la danseuse y voit d’abord une occasion de parler des «natifs». La trame dramatique s’inspire fortement de l’histoire personnelle de la grand-mère de l’orchestratrice du projet. L’aïeule de celle-ci a connu les traumatismes d’une jeunesse vécue en partie dans des pensionnats. Les séjours dans ces établissements particuliers traduisaient «une volonté claire des autorités en place d’assimiler des communautés autochtones entières. Il y avait là une violence du gouvernement pour que les peuples aient honte de leurs cultures.» Native focalise de ce fait sur la dualité entre le déracinement du milieu familial et le départ pour la ville, symbole ici de «la dépendance à l’alcool et aux drogues».

Crédit Marc J. Chalifoux

Crédit Marc J. Chalifoux

Avant ses collaborations avec Kramer (une deuxième aventure, Tame, a vu le jour depuis), c’est indirectement grâce à Ondinnok, une compagnie de théâtre autochtone, que les deux artistes se sont rencontrées. «Montréal est un petit milieu. Ma cousine Patricia (Iraola) avait joué dans l’une de leurs pièces. J’ai rencontré alors Lara avec qui elle travaillait. Patricia est tombée enceinte et je me suis rapidement intégrée au processus de création», raconte la diplômée de L’École de danse contemporaine de Montréal. L’emballement pour l’écriture scénique de sa nouvelle complice la rend attentive à la forme de ce «spectacle sans paroles. «C’est un objet difficile à décrire. Il ne s’agit pas d’une pièce de théâtre ni d’un spectacle classique de danse contemporaine.» Cette création qualifiée d’hybride rejette donc les étiquettes pour aborder directement l’enjeu du corps. La démarche fusionne l’esprit «d’une performance influencée à la fois par les arts visuels, les happenings des années 1960-1970, ainsi que les installations de notre époque».

Pour trouver une concordance entre l’action et la pensée, Karina Iraola a pris le temps de se documenter afin de saisir en profondeur le propos. Car de traiter, «live», de problématiques aussi complexes exigeait un travail de réflexion, pour nourrir les moments de travail en studio. «Je suis allée à la cueillette de données, mais pas froidement. Je voulais connaître des faits historiques que l’on enseigne peu au Québec dans les cours d’histoire du secondaire. Je suis heureuse qu’aujourd’hui des brèches s’ouvrent enfin. Native permet d’approfondir, de connaître, mais surtout de reconnaître (des réalités aussi douloureuses).»

Par ailleurs, l’artiste a concilié également son récit familial dans cette dénonciation des rapports de dominations entre les peuples. «J’ai puisé en partie mon inspiration dans mon héritage. Je suis née au Québec, mais mes parents sont des immigrants. Mon père est originaire de l’Espagne, et ma mère, de Bolivie.» Aux yeux de Lara, celle-ci est perçue comme une «autochtone» de l’Amérique latine. «Elle a connu les conséquences du colonialisme que l’Espagne a fait subir aux Latino-Américains.» Iraola estime que le  Canada a agi avec la même arrogance par rapport aux Premières Nations. Elle ne mâche pas ses mots en soulignant, ce «qu’on leur a fait subir au nom du progrès. Je suis stupéfaite de voir le manque de volonté politique de la part de nos dirigeants.»

Crédit Marc J. Chalifoux

Crédit Marc J. Chalifoux

Sa partenaire de scène Angie Cheng et elle incarnent diverses facettes de cette grand-mère aux pulsions destructrices, un constat assez récurrent dans la culture de la rue. L’aventure à la fois nourrissante et polymorphe entraîne toutefois de questions éthiques dans ce «voyage décadent de perte, de dépendance et d’aliénation». Certaines observations ont été effectuées sur le terrain, mais avec discernement et respect, selon Karina Iraola. «Je ne veux pas avoir l’impression d’aller au zoo observer des spécimens pour les regarder, ensuite, d’une façon méprisante.» Par sa facture visuelle, le spectacle ressemble plutôt à un film où l’anatomie humaine en elle-même devient «quasiment un documentaire vivant. Native porte sur le corps blessé et estropié d’individus marginalisés qui vont mal, qui tombent, qui titubent.» Le traitement se veut réaliste, mais en même temps revendique une exagération dans la gestuelle pour illustrer «l’affrontement de deux dimensions opposées» chez une même personne.

Le septième art se pointe également le bout du nez dans la conception du canevas chorégraphique. «Le cinéma m’influence beaucoup. J’aime particulièrement le réalisateur suédois Roy Andersson (Nous, les vivants). L’art n’est pas juste un regard, mais une expérience pour voir le monde autrement. Le temps se dilate.» La recherche de perceptions sur un quotidien de désorientation se répercute dans un rigoureux investissement physique et psychique. « Angie et moi sommes obligées d’aller dans zones pas toujours faciles et confortables, des zones plutôt sombres et extrêmes. Lara est soucieuse de ses collaborateurs et éprouve surtout une sensibilité pour les laissés-pour-compte, tout comme moi qui suis très touchée par leur dimension intérieure.»

Native Girl Syndrome interpelle en somme par sa volonté de bousculer l’indifférence citoyenne. L’exercice permet aussi à Karina Iraola de s’interroger elle-même. «Est-ce possible de changer le monde et de faire véritablement bouger les choses? Tout devient mercantile dans nos sociétés et l’art se doit d’être le lieu des résistances.» Par conséquent, l’exécution scénique tente de contrer l’ignorance. «Il demeure difficile de se sentir interpellé par des enjeux que nous ne connaissons pas. Pour changer les choses, il faut agir en groupe.» Quelques minutes avant la conclusion de l’entrevue, la danseuse sort un petit carnet rouge. Elle cite une phrase fondamentale à sa philosophie créatrice, soit celle du Français Georges Didi-Huberman. «L’historien de l’art nous dit que le peintre Goya nous permet de réfléchir à des choses qui ne sont pas de l’art. Je ressors de l’expérience de Native avec d’autres questions sur la société», lance-t-elle, en ce début d’après-midi. D’ici quelques minutes à l’Espace Marie Chouinard, l’attend une répétition pour un autre projet intriguant : la future œuvre de Manon Oligny, prévue pour le prochain Festival TransAmériques.

Native Girl Syndrome, du 10 au 19 mars 2016 au Studio Espace Libre