Un peu de tendresse… – entrevue avec l’équipe de L’histoire des ours panda

par | 17 février 2014

par Olivier Dumas

Un jeudi matin dans la salle de répétition de Théâtre Prospero, le trio composé d’Édith Coté-Demers, de Sonia Cordeau et de Charles-Alexandre Dubé ont visiblement beaucoup de plaisir à scruter et décortiquer la jolie partition au titre étrange et enivrant qu’est L’Histoire des ours pandas racontée par un saxophoniste qui a une petite amie à Francfort, du dramaturge Mateï Visniec.

Sophie Cordeau et Charles-Alexandre Dubé - Crédit photo Hugo B. Dufort

Sophie Cordeau et Charles-Alexandre Dubé – Crédit photo Hugo B. Dufort

Malgré une température frigorifique à l’extérieur en cette heure matinale, les trois comédiens issus de la cuvée 2010 du Conservatoire d’art dramatique de Montréal parlent avec une flamme fervente de cette œuvre et de cet auteur qui les habite depuis de nombreuses années. C’est justement lors des études en 2010, en fouillant sur les rayons de la bibliothèque du Conservatoire qu’Édith Côté-Demers tombe sur ce texte insolite. Leur coup de foudre est immédiat pour cette plume originale. « Même si l’auteur a été influencé par l’absurde d’Ionesco et de Beckett, il a une poésie et un univers bien à lui, explique-t-elle d’une voix toute en douceur et toute en conviction. Je me suis dit qu’il faudrait bien que je mette en scène cette pièce un jour ». Après une première expérience à l’événement Théâtre tout court en 2013, il s’agit toutefois de son baptême comme metteure en scène d’une œuvre de longue durée. Charles-Alexandre Dubé avait également côtoyé la langue théâtrale de Visniec lorsqu’il donna la réplique à un ami pour son audition au Conservatoire d’art dramatique de Québec. Un extrait d’une autre de ses œuvres avait été présenté à cette occasion et l’avait beaucoup allumé. Par ailleurs, Sonia Cordeau s’est rapidement emballée pour cet univers « énergique et surprenant ».

Né dans la Roumanie communiste de Ceausescu et exilé en France, Mateï Visniec rédige une thèse sur la résistance culturelle dans les pays de l’Europe de l’Est. Il adore accoler à ses écrits pour la scène des titres longs et allusifs, comme De la sensation d’élasticité lorsqu’on marche sur des cadavres ou encore La vieille dame qui fabrique 37 cocktails Molotov par jour. Écrite en 1993, L’Histoire des ours pandas ressemble à un conte onirique rempli d’étrangeté, de dureté et de douceur. L’histoire charnelle entre un homme et une femme se déroule sur plusieurs nuits. Elle est parcourue de souvenirs qui peinent à s’exorciser, mais également des instants d’une tendresse et d’une pureté inouïe. Les deux personnages sont définis dans le texte comme Elle et Lui. Leurs frémissements et leurs péripéties semblent à la fois personnels et universels, mélangeant à la fois l’intime et la fugacité des rapports humains. Le récit paraît banal durant les premières scènes, mais dévoile peu à peu une force poignante d’un monde en quête de repères et de sentiments. Le dénouement saisit par sa force douloureuse. Sans aucune référence socioculturelle, on ressent tout de même l’ombre de la chute du mur de Berlin et pour Édith Côté-Demers, « on perçoit l’anticipation du 11 septembre 2001 ».

Édith Côté-Demers

Édith Côté-Demers

Avant l’amorce de l’entrevue, les artistes visionnaient sur un portable des extraits de films pour imprégner leurs productions d’images fortes et percutantes. La danse, le cinéma (dont Jean-Luc Godard et Michel Gondry) et la musique ont joué un rôle actif dans l’élaboration et la conception scénique. « J’ai écouté beaucoup de saxophonistes pour me défaire de nombreux préjugés sur cet instrument que j’associais à la nostalgie et la mièvrerie », avoue Édith Coté-Demers. À priori simple, l’écriture dramatique de Mateï Visniec s’avère également complexe et plurielle. « J’ai douze milliards d’idées en tête, confie-t-elle. Car cette rencontre entre deux êtres est très riche et a une dimension magique. Dans cette pièce où les acteurs se retrouvent au premier plan, il y a beaucoup de beauté et de lumière ». La justesse et la véracité du ton les emballent par « l’absence de cynisme et également le refus de sombrer dans une atmosphère fleur bleue », comme le soutiennent Sonia Cordeau et Charles-Alexandre Dubé.

Le parfum de mystère et la structure dramatique de L’Histoire des ours panda permettent de nombreuses pistes exploratoires, qui ouvrent les portes à des interrogations, souligne le trio. Pour Édith Côté-Demers, chacune des scènes possède son propre rythme, sa propre personnalité, sa propre musicalité. Charles-Alexandre Dubé renchérit : « Encore aujourd’hui la complicité nécessaire entre nous nous donne l’occasion de tracer différentes lignes de jeu d’une répétition à l’autre et d’essayer différentes choses. Ce sont de beaux personnages ». Par ailleurs, Sonia Cordeau explique que dans le processus, « les acteurs deviennent des créateurs à part entière. La relation amoureuse entre les deux personnages a quelque chose de plus grand qu’eux, d’indéfinissable ».

Pour cette équipe de créateurs, L’Histoire des ours pandas constitue un cri du cœur et « un matériau idéal pour exprimer la liberté et la volonté de se libérer des conventions ». Aux dires d’Édith Coté-Demers, de Sonia Cordeau et de Charles-Alexandre Dubé, le dramaturge « raconte une histoire avec beaucoup de chaleur et d’éclats sur une note d’espoir malgré le froid et la noirceur ».

L’Histoire des ours pandas racontée par un saxophoniste qui a une petite amie à Francfort, du 25 février au 15 mars 2014 dans la salle intime du Prospero

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A propos Olivier Dumas

Entre la ferveur, la curiosité et l’interrogation, Olivier Dumas veut toujours porter un regard empreint de passion, ludique ou engagé, sur cet art qualifié trop souvent d’éphémère. Il suit le théâtre depuis l’âge de douze ans, il a maintenant presque le triple. C’est en 2004 qu’il prend la parole à CHOQ.FM et la plume au Montréal Campus pour témoigner de son amour indéfectible pour les arts de la scène. À MonTheatre.qc.ca, il souhaite poursuivre son désir de s’émouvoir, de critiquer sans complaisance et d’approfondir l’un des derniers lieux susceptibles d’extirper l’humain de ses certitudes, de ses zones de confort. Journaliste, recherchiste, futur archiviste et bête curieuse de tout, Olivier croit au pouvoir rédempteur de l’art dans une société trop souvent dégueulasse pour les âmes sensibles.