Un cœur qui ne prendra pas froid : entrevue avec Catherine Vidal pour « Le cœur en hiver »

par | 28 octobre 2015

par Olivier Dumas

Entre la reprise d’Avant la retraite au Théâtre Prospero et les préparatifs pour Le Miel est plus doux que le sang, prévu en février au Théâtre Denise-Pelletier, Catherine Vidal renoue avec des complices dans une création pour le jeune public, Le cœur en hiver.

Catherine Vidal (crédit Marie-Claude Hamel) et Étienne Lepage (crédit Lucie Desrochers)

Catherine Vidal (crédit Marie-Claude Hamel) et Étienne Lepage (crédit Lucie Desrochers)

Au Café Larue & Fils juste en face du métro Jarry un vendredi matin ensoleillé, la douée metteure en scène revient sur son travail de «moine» auquel elle a pris néanmoins un plaisir manifeste. André Laliberté, le directeur artistique du Théâtre de l’Œil reconnu pour ses spectacles de marionnettes, a voulu qu’elle lui présente un projet, elle qui avait déjà joué dans Ah la vache!, une production de la compagnie datant de 2007. «J’ai pensé tout de suite à l’un de mes contes préférés, La Reine des neiges d’Hans Christian Andersen, où une fille passe à travers de nombreuses épreuves», dévoile Catherine Vidal.

Le cœur en hiver raconte le périple de l’aventurière Gerda pour retrouver son ami Kay parti au loin avec la reine des neiges. Celle-ci lui promet que dans ce monde de glace, il n’aura plus jamais froid et ne vivra plus d’émotions douloureuses. Le dramaturge Étienne Lepage (avec lequel elle a collaboré pour Robin et Marion) a réécrit l’histoire originale, surtout la fin jugée trop morale. «L’opposition entre la raison scientifique et la ferveur religieuse me paraissait plutôt vieillotte, ajoute-t-elle. Il n’y a donc aucune dualité entre le bien et le mal. Dans notre adaptation, la reine des neiges veut endormir la souffrance de Kay pour lui faire renoncer à la beauté, alors que Gerda affronte les épines sur sa route. Nous ne voulions pas d’une reine méchante; elle donne même le choix à l’héroïne de partir ou de rester. Chez Andersen, Gerda pleure souvent et je ne voulais pas ici qu’elle verse des larmes ou qu’elle soit fragile», élabore-t-elle, en déplorant au passage que la machine Disney «polisse» trop souvent les récits.

Après la cogitation de titres éventuels comme Et tu n’auras plus jamais froid ou encore Les Promesses de la reine-neige, le choix s’est dirigé vers Le cœur en hiver avec le souvenir du long-métrage réalisé par Claude Sautet. Une autre influence a également guidé la conception de l’œuvre: l’écrivaine féministe Gertrud Stein. «Le texte est construit comme des boucles. Certains mots reviennent. Le narrateur n’est pas omniscient ou neutre. Il s’implique dans l’histoire en portant des jugements. Il dit même à Gerda que la pièce ne peut pas se terminer de la façon dont elle l’envisage. Il nous montre qu’il n’est pas en pleine maitrise du récit qui se déroule malgré lui» s’emballe Catherine Vidal en citant, parmi ses références pour Le cœur, le metteur en scène français Joël Pommerat et Mon voisin Totoro, film d’animation du réalisateur japonais Hayao Miyazaki. Nous sommes loin de l’archétype de la créature féminine soumise. Gerda réagit aux événements et continue sa route malgré les épreuves. Elle ne fuit pas les rencontres houleuses, comme celle avec la fille de brigands aux allures d’une Fifi Brindacier trash, qui porte un couteau sur elle, enferme des animaux pour briser sa solitude et menace de lui trancher la gorge.»

Marionnettes : Richard Lacroix

Marionnettes : Richard Lacroix

Pour la metteure en scène, le désir de se départir des stéréotypes de petites filles sages et obéissantes s’est accompagné du besoin de briser la structure coutumière de ce type de répertoire. «J’ai approché le scénographe et concepteur des marionnettes Richard Lacroix en lui disant : et si on faisait une production sans le castelet habituel. Car certains personnages, comme la magicienne, pouvaient difficilement être représentés en figures miniatures puisqu’ils incarnent eux-mêmes des univers plus grands que nature.» Accompagné d’un plateau tournant, le récit, par sa structure, donne ainsi l’impression de passer facilement d’un monde à l’autre. Lors de l’arrivée de Gerda au palais de glace après ses dangereuses péripéties au début de la dernière scène, la reine ne pouvait non plus apparaître sous les traits d’une personne humaine. «Nous entendons seulement sa voix comme une sorte de conscience ou de déesse. Elle ne pouvait donc se réduire à un objet physique, car elle a une dimension grandiose, presque maternelle, et ne se comporte jamais comme une marâtre.» Dans le même esprit scénographique, un autre défi a été de trouver une manière poétique d’illustrer la rivière, dans laquelle Gerda jette ses souliers en échange d’informations pour l’aider à retrouver son compagnon. «Un acteur est recouvert d’un tissu bleu qui se métamorphose en cours d’eau.» Métaphore de la vie, le cycle des quatre saisons se décline avec la rivière (le printemps), la magicienne et ses fleurs (l’été), la forêt des brigands (l’automne) sans oublier le monde de glace (l’hiver). Les concepteurs ont heureusement ajouté des aspects plus comiques à la violence déjà présente dans l’écriture d’Andersen. «La marionnette conçue pour la fille des brigands qui lance des menaces de mort à Gerda, est volontairement plus petite que sa victime», précise Catherine Vidal.

Malgré le traitement féérique, les thèmes du Cœur en hiver ne tombent jamais dans l’infantilisation. «La pièce traite de l’opposition entre la mort et la vie. Kay me semble un peu comme ces enfants médicamentés que l’on chercher à neutraliser. Gerda nous apprend à nous découvrir et à nous débrouiller. Nous ne donnons pas de bonbons aux enfants, nous amenons surtout des questions. Même au dénouement, le narrateur intervient pour demander à Gerda si elle trouve la fin prévue trop triste. Elle lui répond oui et non, sur une note douce-amère.»

La première incursion dans le répertoire jeunesse a pourtant exigé pour la chevronnée directrice d’acteurs une grande discipline. «Je travaille avec un assistant (Stéphane Heine) pour m’aider dans les détails les plus pointus. C’est la première fois que je répète tous les jours de 9 à 5», affirme-t-elle. Pourtant, l’expérience s’est avérée positive et ancrée dans ses valeurs. «Gerda découvre les duretés de la vie et se dit qu’elle va faire avec. Elle ne se laisse pas endormir comme son ami Kay et ne s’apitoie pas non plus sur son sort. Je valorise davantage son destin fait d’efforts, de courage et de détermination.» Avant de retourner fignoler les états d’âme de la courageuse gamine et de tous les autres protagonistes du Cœur en hiver, Catherine Vidal ressent une profonde joie de véhiculer par le théâtre des images positives à notre époque. «Je trouve que les jeunes femmes ont maintenant davantage confiance en elles, un peu comme le personnage féminin de Des couteaux dans les poules (une de ses précédentes réalisations) qui veut se sortir de sa condition difficile. Un de mes rêves serait de voir un Hamlet avec des filles dans les rôles principaux, car les questions existentielles concernent tout le monde.»

Le cœur en hiver, à la Maison Théâtre, du 5 au 22 novembre 2015

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A propos Olivier Dumas

Entre la ferveur, la curiosité et l’interrogation, Olivier Dumas veut toujours porter un regard empreint de passion, ludique ou engagé, sur cet art qualifié trop souvent d’éphémère. Il suit le théâtre depuis l’âge de douze ans, il a maintenant presque le triple. C’est en 2004 qu’il prend la parole à CHOQ.FM et la plume au Montréal Campus pour témoigner de son amour indéfectible pour les arts de la scène. À MonTheatre.qc.ca, il souhaite poursuivre son désir de s’émouvoir, de critiquer sans complaisance et d’approfondir l’un des derniers lieux susceptibles d’extirper l’humain de ses certitudes, de ses zones de confort. Journaliste, recherchiste, futur archiviste et bête curieuse de tout, Olivier croit au pouvoir rédempteur de l’art dans une société trop souvent dégueulasse pour les âmes sensibles.