(ENTREVUE) Un as de l’étrangeté : entrevue avec Larry Tremblay pour «Le Joker» et «Le garçon au visage disparu»

par | 31 octobre 2016

Par Olivier Dumas

Dans Le Joker et Le garçon au visage disparu, Larry Tremblay expose des facettes absurdes, inénarrables et effrayantes de notre monde.

Crédit photo Bernard Lafontaine

Figure emblématique des incertitudes du 21e siècle, le zombie parle de nous-mêmes ainsi que de notre rapport au monde et à la mort. Comme le précise Maxime Coulombe dans l’essai Petite philosophie du zombie, il brise «les limites de la condition humaine». Or, ce climat ténébreux est enluminé par bien des couches de faits insolites dans les deux plus récentes réalisations de Larry Tremblay, Le Joker et Le garçon au visage disparu. «Dans le zombie, je vois un phénomène qui exprime l’étrangeté», raconte le polyvalent homme de théâtre. Pour celui qui avait donné ses cours à l’extérieur des murs de l’UQÀM lors de la crise étudiante de 2012, l’actualité l’a inspiré avec le Printemps érable, le Printemps arabe et la crise des réfugiés qui sévit un peu partout à travers le monde. Pour preuve, dans Le Joker, «le père devient subitement policier. Il a tout son arsenal, dont un bâton tactile comme ceux utilisés lors des manifestations avec le gouvernement Charest.»

jokerLes deux pièces sont montées le même mois à Montréal et traitent du dédoublement. Comme pour Le ventriloque ou Cantate de guerre, elles s’inscrivent dans la lignée du répertoire de l’auteur par ses métaphores étranges et son obsession pour la perte, «une constance récurrente dans mon œuvre», confie l’auteur, dans un café de la rue Côte-des-Neiges.

Personnification du bouffon ou de l’être invisible, le joker permet dans un jeu de cartes de se substituer à n’importe quelle autre ; le même procédé s’applique également au Scrabble où il devient la lettre blanche remplaçant toute autre lettre de l’alphabet. Construit comme un jeu de piston «avec de l’humour partout», l’œuvre du même nom de Tremblay, présentée au Quat’sous en ce mois de novembre, se déroule en une seule nuit. Quatre individus rencontrent à tour de rôle une mystérieuse créature (Joker) qui bousculera leur existence à priori banale. Dépouillée de toute psychologie, cette satire se rapproche du vaudeville. «J’avais en tête Feydeau et ses jeux de portes. L’intrigue est remplie de coups de théâtre. Boom, la mère ressuscite après une mort de trois jours. Olivier, le fils, est poète, mais ne réussit pas à porter la parole. Il n’agit pas, et rate même sa tentative de suicide.» Le joker personnifie donc un reflet dans lequel tous y perçoivent ce qu’ils veulent. «Dans un jeu de cartes, il représente la stratégie que l’on veut bien adopter, c’est l’avocat du diable. La blonde d’Olivier se considère comme une grande chorégraphe. Elle fait n’importe quoi et le joker lui dit à quel point elle est magnifique.»

André Robillard et Marylin Castonguay en répétition pour Le Joker, crédit photo Julie Rivard

André Robillard et Marylin Castonguay en répétition pour Le Joker, crédit photo Julie Rivard

L’incursion d’un étranger qui bouscule les règles d’une famille évoque le film Théorème de Pier Paolo Pasolini. Larry Tremblay confirme le lien avec un sourire. «Dans la première version du texte, cette influence était très grande. Je ne voulais pas faire de pastiche ; je voulais plutôt aller ailleurs et confronter mes certitudes.» La partition interroge également l’acte de création dans une société plutôt égocentrique, avec Olivier et son «écriture pleine de clichés. Son identité est floue, c’est hallucinant. Il en veut à sa mère qui est ressuscitée, car il ne pourra pas lire son éloge funéraire. Il n’est pas dans le deuil, il est trop dans l’image», constate-t-il. Par ailleurs, sa copine Alice quitte son emploi de fleuriste dans un hôpital pour embrasser une carrière de danseuse dans le but de réconforter les malades. Pour son prénom, Larry Tremblay a pensé au classique de Lewis Carroll qu’il a lu pour la première fois il y a deux ans. Les deux Alice sont confrontées au paradoxe et aux contradictions humaines. Contrairement à son copain, l’Alice du Joker «est dynamique, ne dort pas, tombe enceinte et entame même une aventure amoureuse avec son beau-père. Tout peut arriver dans ce monde», mentionne-t-il à la blague. Pour rendre palpable la duplicité du joker, Pascale Montpetit constituait un choix judicieux pour Tremblay et le metteur en scène Éric Jean. «Cette actrice flamboyante découverte dans un Réjean Ducharme (Ines Pérée et Inat Tendu au TNM en 1991) possède à la fois une énergie noire et une énergie blanche.»

affiche_garconAutre morceau de ce diptyque d’étrangeté, Le garçon au visage disparu (La Licorne, du 15 au 25 novembre), constitue la première véritable incursion de Larry Tremblay dans le créneau pour adolescents. Inspiré par l’épouvante et le fantastique, il raconte le destin de Jérémy qui perd comme par enchantement ses oreilles, ses yeux et son nez. Son père, travailleur humanitaire, est parti au loin aider les plus misérables de ce monde. «Il a laissé son fils en arrière, car il ne vit pas assez de trouble pour être intéressant.» La mère, Adèle, trouve un matin son garçon «défiguré». Pour tenter de résoudre le problème, elle fait appel à trois figures masculines de substitution : le policier, le prêtre et le psychiatre. L’intrigue cherche à démontrer «la volonté que l’on peut ressentir à l’âge du protagoniste de faire partie d’une collectivité, d’une gang et d’être comme ses amis.»

Avant d’en diriger le texte, le metteur en scène Benoit Vermeulen avait conçu un atelier avec Larry Tremblay. «Benoit a beaucoup aimé le travail et m’a demandé de lui écrire une pièce», confie ce dernier. Beaucoup de répétitions ont suivi pour réorchestrer la dynamique de l’histoire. Celle-ci devait s’amorcer par l’échange entre la mère et le policier, «mais la version définitive focalise davantage sur le père manquant comme fil narratif». Mieux construite, elle accentue davantage les efforts désespérés d’Adèle «pour comprendre la situation incompréhensible qui lui arrive». Par ailleurs, l’écrivain a rencontré des psychologues pour mieux cerner leurs problèmes des personnages auxquels il donne vie. «Jérémy est un garçon ambigu, il est blessé par l’absence de la figure paternelle.» À l’instar du Joker, la métaphore du double prend ici les traits d’une vieille dame itinérante. Mais la raison de sa présence laissera planer certains doutes chez les spectateurs. «Existe-t-elle vraiment ou est-elle plutôt la mauvaise conscience du garçon? Quand Jérémy lui donne une pomme, il se dit qu’il peut en faire autant que son père, juste en sortant à l’extérieur de chez lui, tout en pensant qu’il aimerait mieux que celui-ci soit mort. Et par ironie du sort, sa copine Jessica veut devenir une des amies Facebook du géniteur, parce qu’elle le trouve génial.»

Julie McClemens, en répétition pour Le garçon au visage disparu, crédit photo Francis-William Rhéaume

Julie McClemens, en répétition pour Le garçon au visage disparu, crédit photo Francis-William Rhéaume

La durée de vie d’une création comme Le garçon («environ quatre ans») permettra à Larry Tremblay d’échanger avec son public de prédilection. L’auteur avait déjà tâté le pouls avec L’orangeraie, son roman traitant des conflits meurtriers entre l’Orient et l’Occident que Claude Poissant avait transposé à la scène au printemps 2016. «Les jeunes posent de bonnes questions et se sentent bousculés par le terrorisme. Quand nous leur parlons tôt des dangers de l’apprentissage de la haine, nous les aidons à mieux cerner et à empêcher les idéologies». En toute fin d’entrevue en un mardi chaud et ensoleillé, le créateur autodidacte établit un lien avec sa propre adolescence vécue à Chicoutimi. Par son théâtre, il souhaite transmettre la beauté de l’art comme une force rédemptrice. «J’ai grandi avec les livres et les pensées philosophiques de Sartre, Beauvoir, Flaubert, Poe et Camus, et cela m’aide encore à comprendre ma société.»

Le Joker du 7 novembre au 2 décembre au Théâtre de Quat’sous

Le garçon au visage disparu du 15 au 25 novembre au Théâtre La Licorne