Troubadour d’exils et d’Acadie : entrevue avec Philippe Soldevilla et Pierre-Guy Blanchard pour «Le long voyage de Pierre-Guy B.»

par | 10 janvier 2016

par Olivier Dumas

Pièce hybride entre la biographie et la fiction, Le long voyage de Pierre-Guy B. lie une quête philosophique à l’urgence de vivre.

Du chef d’orchestre…

Philippe Soldevila, photo Hugo B. Lefort

Philippe Soldevila, photo Hugo B. Lefort

Coproduite par le Théâtre de l’Escaouette de Moncton, le Centre national des Arts d’Ottawa et le Théâtre Sortie de Secours de Québec, la création a depuis déposé ses pénates un peu partout au Canada. Pour l’escale à Montréal, le metteur en scène Philippe Soldevila se sent en confiance. Après le succès remporté par Les trois exils de Christian E., il avait envie de plonger dans une autre aventure similaire. «Christian (Essiambre, le comédien du solo des Trois exils) m’a parlé d’un de ses amis rencontrés en improvisation durant ses études, raconte au bout du fil Soldevila. Pierre-Guy Blanchard représentait pour lui déjà un être hors du commun.» Ce dernier, musicien de profession, et le metteur en scène se sont rencontrés par la suite. Ils ont longuement discuté toute une soirée et la nuit subséquente. «J’ai vu son potentiel. Je l’ai cuisiné pour sonder ses contradictions.»

Le long voyage gravite autour de Pierre-Guy B, un percussionniste-conteur qui refuse les faux-semblants du métier et ceux de l’existence humaine. Son complice Christian E. joint sa voix à la partition. La pièce nous interroge sur notre degré d’acceptation «quand on est intègre à la moelle comme Pierre-Guy». Devant des choix à effectuer, doit-on avancer ou refuser les compromis à faire? Sans racolage ou faux-fuyants, le protagoniste pose ainsi la question sur la sincérité pour un artiste. «Pour Pierre-Guy, il s’agit d’accepter d’être sur scène sans faire sa guidoune. Il y a là une large part d’impudeur et de confrontation.» Une telle mise à nue intime et affective se distingue toutefois d’une approche thérapeutique, d’autant plus que la théâtralisation du vécu nécessite certaines précautions. «C’est toujours délicat, car il y a des gens concernés par ce que nous racontons. Des autorisations sont nécessaires. Nous n’aurions pu embarquer sans avoir une totale confiance des proches. Comme directeur de création, je dois toujours y aller avec discernement et finesse.»

long_voyage_056L’un des grands défis du projet demeurait la juxtaposition de deux histoires parallèles. En lever de rideau, Christian E. s’avance sur scène et raconte des anecdotes sur son ami. Indépendante des péripéties évoquées dans Les trois exils, la production nous montre toutefois son évolution. «Je vois là une manière de passer le flambeau. Nous trouvons rapidement un point commun de leur adolescence, avec les matchs d’impro. Par son détachement, Pierre-Guy passe aux rayons X la superficialité de ses semblables. Christian et lui étaient deux jeunes opposés, aussi différents que l’univers d’un Chuck Norris d’un film sous-titré suédois.» Malgré le ton parfois grinçant, les soubresauts d’une amitié profonde émergent de la proposition. Aux dires de Soldevila, le message passe. «Dans Les trois exils, nous avions un gars à l’aube de sa vie d’adulte. Le long voyage insiste encore plus sur la nécessité d’être à l’écoute de sa vie et de ses rêves.» L’essence même de l’art théâtral se mesure à la concordance des valeurs des acteurs. «C’est le nœud dramaturgique à propos du genre adulte que nous devenons et de notre lien comme créateur avec l’argent. Il faut trouver une manière de transposer concrètement cette vérité afin de ne pas abandonner ce qui est légitime à nos yeux. Notre travail tente de garder cette sensation propre à l’adolescence tout en se demandant ce que nous devons abandonner en chemin pour évoluer», précise-t-il.

long_voyage_065Les deux premiers morceaux du triptyque (le troisième élément demeure toujours un secret bien gardé) traitent également de notre rapport avec notre legs et notre héritage. Le metteur en scène s’interroge à voix haute, à savoir si «ces deux gars peuvent vraiment quitter l’Acadie. Christian est retourné y vivre avec sa copine pour que leurs deux enfants puissent être avec leurs cousins. Pierre-Guy se promène entre Charlo (village au nord du Nouveau-Brunswick) où il a son studio d’enregistrement et Montréal, lorsqu’il veut voir ses amis musiciens. Ils nous apprennent à être bien avec nos racines, car sans cela nous ne pouvons pas vivre de manière saine.» La facture sonore du Long voyage participe également  à cette recherche de sens. «Le système de son utilisé par Pierre-Guy sur scène est à la fois vintage et sophistiqué.» La musique oscille ainsi entre des dimensions «mystiques» et un groove exprimant des atmosphères souterraines. «Elle semble nous dire que nous avons une seule vie à vivre et qu’il ne faut pas passer à côté. Pierre-Guy B. nous dit ici que nous allons mourir à force de ne pas affronter le réel», lance un Philippe Soldevila volubile.

…au principal soliste

Photo-4-Pierre-Guy-Blanchard-_-Nicolas-Frank-VachonPierre-Guy Blanchard avait grandement apprécié Les trois exils. Pourtant, l’idée d’une histoire dramatique inspirée de son cheminent et de ses séjours en sol étranger n’a pas immédiatement émergé dans son esprit. «Je ne me suis pas réveillé un matin en me disant je veux travailler avec Philippe», confie-t-il. La soirée mentionnée plus haut a servi d’élément déclencheur, accompagnée de verres de scotch dans un chalet à Bouctouche. Peu de temps après, «Philippe a appelé Christian pour lui dire qu’il a trouvé leur gars.»

Pour mieux concentrer  les péripéties de l’histoire en une représentation d’une heure et demie, certaines modifications ont été effectuées. «Cela m’a pris du temps pour me dire à moi-même et aux autres : voici ma vie. Je ne voulais que cela sonne égoïste ou perçu comme le trip d’un gars qui ne pense qu’à lui-même. À trois, nous avons pris le temps d’écrire pour creuser profondément. Christian et Philippe m’ont posé des questions auxquelles j’ai répondu sans me censurer», renchérit le polyvalent bohème.

Parmi les plus anciens souvenirs de Pierre-Guy B. et de Christian E., c’est l’improvisation à l’adolescence entre leurs écoles respectives qui a scellé leur amitié. «Christian était toujours prêt à faire des culbutes pour attirer l’attention. Nous venions d’une petite région et l’impro nous rassemblait.» La dualité entre leurs deux villes ajoutait des couleurs à leurs joutes sportives. «Christian étudiait à Campbellton où les jeunes écoutaient de la dance music, aimaient Jim Carrey. Nous les trouvions kitsch, un peu à l’image des Gino Camaro. À Dalhousie, nous aimions le grunge et la musique progressive», explique Pierre-Guy Blanchard. Ce dernier mentionne également l’influence pour sa démarche créatrice du cinéma de répertoire, notamment les films d’Andreï Tarkovski et d’Ingmar Bergman (surtout Le Septième Sceau et Sonate d’automne).

Photo-2-Christian-Essiambre-et-Pierre-Guy-Blanchard-_-Nicolas-Frank-VachonDepuis les premières prestations, les réactions demeurent positives partout. Pourtant, la volonté de concilier une parole individuelle devait impérativement rejoindre une dimension collective, voire universelle. «Je tenais à rapprocher mon expérience humaine de celle des autres. Si c’est seulement pour parler de mon vécu, je n’aime pas. J’aurais eu peur que les gens n’embarquent pas.» Sur les planches du Théâtre d’Aujourd’hui, ses connaissances de la métropole découvriront le côté interprète de celui qui a déjà performé au Pays de la Sagouine. «Mes amis de Montréal me connaissent comme instrumentiste, j’aurai à prouver mon authenticité. Je ne veux jamais être une caricature de moi-même.»

D’ici son excursion attendue en sol montréalais, Pierre-Guy Blanchard  explore sa passion pour la musique. Celle-ci variera d’un soir à l’autre dans Le long voyage de Pierre-Guy B. «Dépendamment du feeling, cela sera plus doux ou plus fort.» Le musicien-acteur profite de l’instant présent, porté ces temps-ci par l’œuvre minimaliste de la compositrice française Éliane Radigue. «Je n’aurais pas été heureux dans un emploi de 9 à 5. Et je me suis rendu loin, jusqu’au Liban, pour retrouver l’Acadie au fond de mon cœur. Et avec Radigue, c’est le beat de l’océan que j’entends».

Le long voyage de Pierre-Guy B., du 19 janvier au 6 février 2016, Centre du Théâtre d’Aujourd’hui

Critique de David Lefebvre lors de la création de la pièce à Québec

Crédit photo, répétition et spectacle : Nicola Frank Vachon