Toute bonne chose a une fin

par | 22 juillet 2012

Par Daphné Bathalon

Les jours filent à vive allure, quatre n’auront pas suffi à combler mon appétit théâtral. J’ai trois heures trente devant moi avant de prendre le train pour Orange où je ferai une brève trempette dans les Chorégies, le temps d’entendre le Requiem de Mozart. Trois heures trente… c’est bien assez pour voir deux spectacles de plus, si je cours un peu!

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DIES IRAE
Théâtre des Halles, rue du Roi René

Tant qu’à baigner dans le latin du Requiem le soir même, j’opte, comme entrée en matière, pour Dies Irae, une production de la compagnie Le Cabinet de curiosités. Dans la salle du Chapitre, au Théâtre des Halles, le décor d’un blanc immaculé tient tout entier dans un minuscule alcôve. Un homme de blanc vêtu nous raconte qu’un cataclysme a anéanti la prison où on le tenait captif. Un cataclysme qui a peut-être aussi détruit la ville et, qui sait, le monde. C’est par le menu que l’homme nous décrit les évènements qui ont précédé la catastrophe, dont on n’apprendra jamais la nature ni la cause, et les paysages désolés qui s’offrent alors à lui.

@ Picasa Guillaume Cantillon

Guillaume Cantillon, seul en scène, récite le texte de Leonid Andreiev comme un mantra : les mêmes intonations se répètent, rythmant les descriptions et les dialogues et créant un effet d’étrangeté. Très précis, le texte égare parfois le spectateur dans la multitude de détails de la trame qu’il tisse. L’histoire n’est en effet pas facile à suivre tant sa chronologie est floue. L’homme se livre sans s’arrêter pour réfléchir ou respirer, il a le sentiment urgent qu’il doit se confier à nous, nous parler de sa nouvelle liberté et des rencontres qu’il a faites au milieu de cette fin du monde. Cantillon, à la diction irréprochable, impressionne par sa maîtrise du texte. Il signe également la mise en scène minimaliste du spectacle, lequel tient avant tout à la force évocatrice du texte et à la justesse de son interprétation.

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LA BALADE DES NOYÉS
La Manufacture, 2 rue des Écoles

Il est plutôt rare de pouvoir apprécier la littérature espagnole, au Québec. Aussi mon deuxième choix de pièce pour la journée s’est-il porté sur La balade des noyés, adaptée du roman de Carlos Eugenio Lopez. La pièce est présentée par la compagnie L’interlude T/O à La Manufacture jusqu’au 27 juillet.

Deux hommes à bord d’une voiture traversent la Manche. Dans le coffre, un corps, celui d’un Arabe qu’ils veulent faire passer pour un noyé en le jetant dans la mer. Ils ont peu de bagages, mais beaucoup à se dire (ou à taire). Le plus jeune a tenu le compte, c’est leur 29e cadavre en un an. Il se souvient de chacun d’eux. Le plus vieux, lui, ne veut pas y penser, ne veut pas savoir la couleur de leurs yeux, ne veut pas réfléchir au geste qu’ils posent chaque fois : tuer. Ils doivent faire vite et discrètement pour mener à bien leur contrat et être payés. Sur ce fond de road-movie, nous filons dans la nuit avec eux.

Toute la mise en scène d’Eva Vallejo tourne autour de la voiture dans laquelle prennent place les deux tueurs à gage. Privée de sa carrosserie, il en reste l’essentiel : le volant, les sièges, les phares. Assez pour que l’imagination complète le tableau.  Pour le reste, il suffit de quelques ingénieux effets d’éclairage pour suggérer la route qui file à vive allure ou d’essuie-glace et d’un peu de musique pour rendre l’effet d’une violente averse. Eva Vallejo réussit à nous souder à cette voiture-corbillard, tout comme y sont enchaînés les deux hommes. Ils ne la quittent jamais, ni pour manger ni pour dormir.

Ce 29e voyage sera différent des autres, le jeune le sent, le vieux le devine. C’est un cadavre de trop, encombrant, il pèse sur leur conscience. Ils se questionnent sur de grands sujets : racisme, moralité, relations humaines, éthique, tout y passe; et en même temps, surtout chez le vieux, il y a cette volonté de ne pas creuser plus profond, de rester en surface pour éviter de se noyer dans ses problèmes de conscience. Aigri, blasé et raciste, le vieux préfère croire qu’il a la conscience propre, tant qu’il ne fait pas de distinction entre les hommes qu’il tue : tous identiques, tous arabes, si peu humains. Pour le plus jeune, les morts ont leur importance : ils étaient quelqu’un, tout comme lui, et ils sont seuls à présent, lui aussi. Portée par de solides comédiens, Pascal Martin Granel et Sébastien Amblard, la pièce nous immerge totalement dans la pensée de ces deux hommes.

Seule petite gêne dans cette partition dramatique mêlant jugements sévères et humour caustique, la musique constante. Si elle sert en général plutôt bien le drame, notamment dans la scène finale, à la fois brutale et poignante, elle est parfois trop appuyée. Certains échanges entre les tueurs à gage auraient mérité un peu de silence, question qu’on entende bien le poids des mots qui mènent les deux hommes au fond du gouffre.

Visionner la bande-annonce de La balade des noyés

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Dix-sept heures sonnent, et déjà il faut partir d’Avignon, tourner le dos au théâtre pour aller vers Orange et la musique…

REQUIEM (DE MOZART)
Théâtre antique d’Orange

Dans tout le centre de la petite ville d’Orange, les terrasses débordent en ce vendredi 13 juillet. C’est l’effet magique des Chorégies. Vers 21h, les terrasses se vident lentement et les piétons se dirigent vers le théâtre antique, un monument en soi, un vestige incroyable du passé. Les spectateurs ont tous en main des coussins, c’est que les gradins de pierre ne sont pas tendres pour les postérieurs. En une demi-heure, le théâtre se remplit, bruisse, murmure. Tous les sons sont clairement audibles, même le plus discret des éternuements. Le silence n’en est que plus impressionnant quand le chef d’orchestre appelle l’envol des premières notes. Je ne connais pas grand-chose à la musique classique, mais ce requiem interprété par l’Orchestre Philharmonique de Radio France et le Chœur de Radio France va bien au-delà de la classification de genre.

À la fois messe des morts et chant à la gloire de Dieu, le Requiem ne m’a jamais paru si beau qu’entonné par cette cinquantaine de choristes, avec pour tout décor les murs nus d’un théâtre millénaire, le mieux conservé d’Europe. Une impressionnante enceinte dans laquelle une foule immense et attentive retient son souffle. Difficile de ne pas imaginer ce que devaient être, à une autre époque, les spectacles romains devant la foule composée de citoyens riches comme d’hommes modestes et d’esclaves. En même temps que la brise, les notes s’élèvent, magnifiques, dans ce décor enchanteur. Le dies irae, dies illa tonne tandis qu‘en fond de scène rougeoie la grande arche de pierre, véritable porte du Paradis. L’acoustique est exceptionnelle, aucun écho parasite et juste ce qu’il faut de résonance. Quelques projecteurs illuminent le mur de scène, soulignant les reliefs de la pierre et les motifs des colonnes survivantes. Tout en haut, la statue de César, bras tendu, nous salue. Le Requiem de Mozart m’a bercée pendant une heure merveilleuse.

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Que faire à 10h un samedi 14 juillet? Pour ce dernier jour dans la région, je n’ai été que de passage à Avignon, entre mon train en provenance d’Orange et celui en partance pour la Côte-d’Azur. Tout est fermé en ville en ce jour de fête nationale, mais le spectacle, lui, continue… Riche d’une heure trente de liberté, j’ai décidé d’aller voir Les aventures de Tom Sawyer. Boucler la boucle de mon aventure avignonnaise avec un spectacle pour enfants, exactement comme elle avait commencé, m’a paru logique.

LES AVENTURES DE TOM SAWYER
Théâtre Les trois soleils, 4 rue Buffon

Tom Sawyer, ce fier Américain, n’a peur de rien, ni de sa tante Polly, ni d’une fessée, ni de Joe l’Indien… Enfin, peut-être un peu de Joe l’Indien. Juin 1978, Tom fait encore tourner sa tante en bourrique : vider les réserves de confiture, faire l’école buissonnière, piquer une tête dans le Mississipi, il n’y a que ça de vrai! Mais les bêtises attirent les ennuis, et Tom l’apprend assez vite. On peut toutefois compter sur lui pour toujours parvenir à se tirer des pires situations avec quelques entourloupettes.

Bon enfant, la production de la Compagnie Parciparlà raconte avec beaucoup de couleurs et de plaisir, la joyeuse histoire de Tom et de ses amis, écrite par le grand Mark Twain. En fait d’aventures, on ne retrouve pas toutes celles du roman (qui s’étale sur plusieurs semaines), l’action de cette adaptation signée Freddy Viau se concentre sur la vie simple au village de Saint Petersburg : le repas en famille, l’école du dimanche, une nuit au cimetière… Le spectacle recrée fidèlement l’ambiance du livre, telle qu’on en a conservé le souvenir.

Pleine d’énergie, la distribution s’amuse visiblement sur scène. Le Tom de Charles Lelaure se révèle terriblement attachant. Avec sa perruque bouclée et sa dégaine de petit voyou, il n’a qu’à décocher un clin d’œil pour emporter les jeunes spectateurs dans ses aventures et partager avec eux ses mauvais coups. Autour de lui, les personnages sont tout aussi colorés, à commencer par Sid, l’insupportable et si parfait petit frère de Tom.

Le décor de Nicolas de Ferran dévoilent son lot de surprises et transforme la scène en véritable terrain de jeu pour enfants. Des caisses en bois font office de lits, de tables, de bancs aussi bien que de cabanes et de tombes. Plus surprenant, en un tour de tablier, la jupe de tante Polly devient une clôture, que le pauvre Tom doit peindre à la chaux!

Qu’on connaisse ou pas l’œuvre de Mark Twain, Les aventures de Tom Sawyer donne bien envie d’embarquer sur le bateau à vapeur de la compagnie Parciparlà pour un plaisant voyage sur le Mississippi.

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C’est déjà ici que tout s’achève pour moi au Festival d’Avignon. Cette deuxième immersion m’a comblée d’aise (lire ici un aperçu de mon expérience en 2010). Tant de spectacles à voir, tant d’artistes à découvrir, au IN comme au OFF! Au Festival, j’ai découvert deux grands metteurs en scène, Katie Mitchell et Simon McBurney, dont j’espère voir des productions au Québec (qui sait). Au OFF, j’ai eu beaucoup de plaisir à courir d’un bout à l’autre de la ville à la recherche de la perle rare parmi les plus de 1100 spectacles présentés. D’ailleurs, ce titre de « Plus grand théâtre du monde », le OFF ne l’a certainement pas volé. Vivre Avignon est une aventure que je recommande à tout amateur de théâtre. Pour ma part, j’y reviendrai!

Tracts de quelques pièces vues au OFF

Le volumineux programme du OFF (plus de 350 pages de spectacles!)

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