Toronto: Lilies ; ou quand les Feluettes sont de retour

par Jean-François Saint-Arnault, collaboration spéciale

La compagnie Lemontree Creations, en collaboration avec Why Not Theatre, clôture la 40e saison du Buddies in Bad Time Theatre à Toronto avec une relecture des Feluettes, ou la répétition d’un drame romantique. La célèbre pièce, que Michel-Marc Bouchard nous a livrée en 1987, que Linda Gaboriau a traduite l’année suivante et qui fut montée pour la première fois en anglais au Théâtre Passe Muraille en 1991 puis adaptée au grand écran en 1996 par John Greyson, se déploie sur la scène principale du plus ancien théâtre LGBTQ2S au monde, jusqu’au 26 mai prochain.

La proposition du metteur en scène Cole Alvis repose sur un rapport du Bureau de l’enquêteur correctionnel qui affirme que les membres des minorités visibles et des Premières Nations sont surreprésentés dans le milieu carcéral. C’est sous l’angle de la conscience identitaire que le choix d’une distribution dite «color-blind casting» 1 s’est imposée. Membres des Premières Nations et descendants de la diaspora africaine se rencontrent sur scène et éveillent un spectre émotionnel nouveau, aux couleurs du XXIe siècle, dans une fable toute québécoise.

Le spectacle s’ouvre sur un texte en langue autochtone qui annonce le ton que prendra la représentation. La scène est meublée de bancs d’église, d’un piano ; l’espace est plutôt vide.  

Crédit Lemontree Creations

Walter Borden, qui interprète le Simon Doucet de 1952, le prisonnier qui invite l’évêque à assister à la pièce de théâtre qu’il a montée, est un acteur et un poète ouvertement gai considéré comme un des premiers dans l’histoire de la littérature afro-canadienne à traiter du thème de l’homosexualité masculine, avec sa pièce Tightrope Time : Ain’t Nuthin’ More Than Some Itty Bitty Madness Between Twilight and Dawn, un one man show qu’il a publié en 1987 et qui lui a valu plusieurs prix.

Le duo qu’il forme avec Alexander Chapman, qui défend le rôle de Monseigneur Jean Bilodeau, est explosif. Les deux acteurs aguerris nous présentent une interprétation juste, profonde et déchirante de vérité, dans laquelle l’expression « Sainte-Colère » prend toute sa signification.  Ce n’est pas la première fois que Chapman se penche sur le texte de Bouchard. Lui qui interprétait Lydie-Anne de Rozier dans le film de John Greyson nous offre, 20 ans plus tard, un personnage dont la chute est grandiose.

L’autre duo qui se démarque dans cette production est celui que forment Waawaate Fobister et Troy Emery Twigg dans les rôles de Vallier et de sa mère, l’exubérante Comtesse de Tilly. Acteur, danseur et auteur dramatique, Fobister s’est fait connaître avec sa création Agokwe en 2009. Avec la complicité de Twigg, il nous offre un Vallier sensible et lucide dont la présence rend hommage à la bispiritualité, ce concept autochtone si difficile à comprendre pour les hommes caucasiens, cisgenres, hétérosexuels et patriarcaux qui forment la culture dominante nord-américaine. La résonnance du sous-texte de ces dialogues est particulièrement poignante. On sent bien la conscience de la mise en abime des acteurs qui exécutent un double salto arrière renversé diamétralement opposé à la société homogène du Québec rural dans laquelle vivent leurs personnages.

Crédit Lemontree Creations

Bien que le spectacle soit inégal, la proposition des créateurs de Lilies fonctionne. Le langage théâtral complexe de la dramaturgie de Michel Marc Bouchard, sous le couvert d’une esthétique « vintage » et « fait maison », recèle des mécanismes puissants et universels qui semblent avoir été maladroitement exploités à certains moments. Malgré ce bémol, le spectacle touche à des cordes sensibles et la mélodie qui s’en dégage indique un chemin qui mène à la réconciliation.

Lillies ; Or, the Revival of A Romantic Drama, du 4 au 26 mai 2019 au Buddies in Bad Times Theatre, 12 Alexander Street, Toronto

1 Le color-blind casting est un terme en anglais pour désigner une distribution qui ne tient pas compte de la couleur, de l’ethnicité, du genre ou de la forme du corps pour un rôle. On pourrait aussi traduire par distribution non-traditionnelle ou distribution daltonienne.
https://fr.wikipedia.org/wiki/Colorblind_casting

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A propos Jean-François St-Arnault

Acteur et marionnettiste au parcours atypique, Jean-François St-Arnault est diplômé de l’École supérieure de théâtre (baccalauréat en art dramatique, profil jeu). Il a fondé le Petit Théâtre International à Trois-Rivières qu’il a dirigé de 1999 à 2008. À Montréal, on a pu le voir dans L’Inspecteur Specteur et le doigt mort, de Ghislain Taschereau. Ce sont principalement les arts de la marionnette qui ont occupé son XXIe siècle. Après avoir vécu la vie de tournée avec différentes compagnies de Montréal et de Mexico, il s’installe en 2014 dans la région du Grand Toronto pour initier la jeunesse franco-ontarienne au théâtre et à la marionnette. Depuis 2018, il entreprend des études supérieures en traductologie au Collège Glendon de l’Université York.