Théâtre : de la 3D à la 2D

par | 30 octobre 2014

Par Daphné Bathalon

Il y a quelque chose de vraiment étrange dans le fait de s’installer dans une salle de cinéma pour voir, sur grand écran, une pièce de théâtre filmée plusieurs mois plus tôt ou présentée en direct depuis un autre continent. C’est pourtant devant une salle comble et un public très attentif que le Cineplex Forum projetait les 15 et 22 octobre derniers, en rappel, le spectacle Frankenstein de Danny Boyle, mettant en vedette Johnny Lee Miller et Benedict Cumberbatch. La production du Royal National Theatre a attiré un public hétéroclite : dans la salle, autant de jeunes dans la vingtaine (essentiellement de jeunes femmes doit-on préciser) que de quinquagénaires discutant opéra et théâtre. Malgré l’absence de sous-titres pour cette projection en version originale anglaise, un bon nombre de spectateurs discutaient en français avant et après la représentation, preuve qu’il y a bien à Montréal un public d’amateurs intéressés à voir des productions étrangères qu’ils n’auraient autrement que peu de chance de voir.

ntlSi, de son côté, le Cinéma Beaubien présente sa propre programmation culturelle dans Rosemont—La Petite-Patrie, L’Opéra au cinéma, depuis deux ans, Cineplex propose ses séances extra-cinéma depuis quelques années déjà. On peut ainsi voir des opéras et des concerts classiques dans différents cinémas sur l’île de Montréal, principalement dans l’Ouest, mais aussi au Quartier Latin. Avec sa programmation Événements Premières loges, Cineplex offre des productions de danse (Série Danse, depuis 2007), de théâtre (National Theatre Live, depuis 2009), d’opéra (Met Opéra, depuis 2006-2007) et d’arts visuels (En vedette à la galerie, depuis septembre 2014). Une timide incursion de ces arts dans l’antre du divertissement populaire qui fait plaisir à voir. Il est toutefois un peu dommage que l’incursion se limite, dans le cas des productions du National Theatre, aux cinémas de l’ouest de l’île (parce que seulement offertes en anglais sans sous-titres français?). Mais on s’en voudrait de bouder son plaisir, car oui, malgré l’étrange sensation de regarder du théâtre pris en sandwich entre un mangeur de pop-corn (cric crac) et buveur de boisson gazeuse (slurp slurp), et un couple dont la survie semble dépendre du degré de proximité, l’expérience demeure des plus agréables.

photo par Catherine Ashmore

Photo Catherine Ashmore

Tandis que le préposé démarre maladroitement la lecture du DVD (dont la basse qualité d’image s’est hélas par moments fait sentir), on s’enfonce dans son siège, largement plus confortable que dans de nombreux théâtres montréalais.

Sur la scène… ou plutôt à l’écran, un immense plateau de jeu circulaire et pratiquement vide. Au plafond, un dispositif lumineux, océan d’ampoules traversé par un courant soudain, le fameux éclair pour toujours associé aux expérimentations du Dr Frankenstein dans l’imaginaire collectif. Tout au long de la représentation, c’est d’ailleurs la scénographie de Mark Tidesley qui impressionne, tant par son ingéniosité que par ses dimensions (elle s’élève et s’enfonce sous le plateau dans un effet parfois vertigineux). Malgré sa taille, le plateau ne paraît jamais vide et nous suggère rapidement les lieux visités, de la modeste chaumière où la créature trouve refuge jusqu’à l’opulente demeure de la famille Frankenstein. Le National Theatre ne lésine par sur les moyens pour nous en mettre plein la vue!

On connaît l’histoire: un homme empreint de suffisance use de son intelligence et de ses connaissances scientifiques pour créer un être vivant à partir de pièces détachées volées à des cadavres. Alors que dans la mémoire culturelle, le nom de Frankenstein s’est retrouvé associé à la créature plutôt qu’à son créateur, Nick Dear, l’auteur de la pièce, se joue de cette confusion initiale pour poser la question de l’identité réelle du monstre. Est-ce la créature, née innocente et qui apprend la cruauté, la haine et le mensonge au contact des hommes au point de commettre des actes innommables, ou le créateur qui, dans sa vanité, se prend soudain pour Dieu et croit avoir le pouvoir de vie et de mort sur sa création qui pose réellement les actes les plus monstrueux? Toute la pièce tient dans cette  brillante idée, et l’auteur se plaît à brouiller les contours du Bien et du Mal, à se jouer de notre sens de la moralité.

photo par Catherine Ashmore2

Photo Catherine Ashmore

Le metteur en scène a eu ce magnifique flash de proposer deux versions de la pièce, les deux acteurs principaux s’échangeant d’un soir à l’autre les rôles de la créature et de Frankenstein. Cette alternance estompe encore davantage les différences entre les deux figures et nous ramène de belle manière à l’essence du texte de Mary Shelley. Benedict Cumberbatch et Johnny Lee Miller font tous deux montre d’une énergie éclatante, à l’instar de leurs personnages. N’ayant vu que la version où Miller incarne la créature et Cumberbatch sa contrepartie humaine, Frankenstein, je ne peux m’amuser au jeu des comparaisons, mais disons-le, la créature de Miller est une force brute. D’entrée de jeu, sa « naissance » et son ballet déstructuré, tandis qu’il tente de prendre le contrôle de ses membres, démontrent une parfaite maîtrise du jeu. Son interprétation, très physique, contraste totalement avec celle, froide, de Cumberbatch dans la peau de ce jeune savant auquel les émotions semblent étrangères. Comme un enfant, plus sa créature lui résiste, plus il perd le contrôle des événements, de son environnement jusqu’à tout perdre, même sa lucidité, jusqu’au point où, dans un retournement de situation des plus logiques, on ne sait plus qui, de la créature ou du créateur, a réellement tué l’innocente fiancée. La créature née du génie de Frankenstein n’est peut-être finalement issue que de l’imagination de cet esprit dérangé… Par comparaison, le reste de la distribution paraît malheureusement fade et de peu d’intérêt, à l’exception de Karl Johnson dans le rôle d’un vieil aveugle. Le père de Frankenstein manque carrément de substance et la pauvre Naomie Harris (la fiancée) n’a qu’une seule scène pour briller. Le spectacle pourrait se transformer en face-à-face entre le créateur et la créature qu’il n’en gagnerait qu’en puissance et en coffre.

La production du National Theatre ne souffre pas trop du passage à l’écran, le média nous offrant même quelques vues plongeantes franchement impressionnantes de la magnifique scénographie, ou au contraire, cadrant au plus près l’éclatant duo formé par Cumberbatch et Miller.

Les Événements Premières loges de Cineplex se poursuivent avec Of Mice and Men les 6 et 13 novembre.

Making of (en anglais)

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Daphné Bathalon

A propos Daphné Bathalon

Diplômée de l’École supérieure de théâtre (baccalauréat en art dramatique, profil critique et dramaturgie), Daphné Bathalon a été mise en contact tout au long de ses études avec divers types de spectacles vivants. Elle a ainsi pu explorer plusieurs facettes de la représentation. Plus particulièrement intéressée par le théâtre pour enfants, le cirque, l’improvisation et tout objet théâtral explorant la richesse de langue française et des arts visuels, Daphné souffre également de ce qu’on pourrait appeler un appétit insatiable pour les créations éclatées et le théâtre shakespearien (aucun lien!). Critique pour MonThéâtre depuis 2008, Daphné a aussi publié quelques textes dans la revue Jeu. Depuis quelques années, sa couverture théâtrale pour MonThéâtre s’est étendue aux festivals de théâtre à Montréal et à l’étranger. Elle est devenue membre de l’Association des critiques de théâtre du Québec en 2011.