Survivre au frère sacrifié : entrevue avec Claude Poissant pour «L’orangeraie»

par | 14 mars 2016

Par Olivier Dumas

Par son travail sur L’orangeraie, Claude Poissant renoue avec des thèmes de prédilection et son fidèle complice, Larry Tremblay, dans une «adaptation qui mord dans le roman».

En une fin d’avant-midi nuageux, l’homme de théâtre raconte d’entrée de jeu avoir «effectué plusieurs mises en scène des textes de Larry Tremblay pour la scène (Le ventriloqueAbraham Lincoln va au théâtreThe Dragonfly of ChicoutimiGrande écoute), mais c’est la première fois que j’adapte l’un de ses livres. C’est drôle, car je lui ai dit que cela ferait tellement une bonne pièce de théâtre. Il réfléchit vraiment à la scène, en plus d’être un penseur et un essayiste.»

Crédit photo Jean-François Brière

Crédit photo Jean-François Brière

Volubile, Poissant semble à la fois fébrile et calme dans la salle de répétition de l’institution de la rue Sainte-Catherine. En 1995, la première rencontre professionnelle entre Tremblay et lui a eu lieu lors du festival Les Francophonies en Limousin (France). «J’avais le mandat de faire connaître son travail à l’aide d’un collage de textes. Je connaissais son univers qui m’apparaissait étrange.» Le ventriloque a suivi, entraînant d’autres productions, toutes reçues avec enthousiasme par le public et la critique. «Avec les années, certains acquis se sont installés, mais le spectacle demeure toujours une aventure.» Comme au premier jour, l’angoisse continue d’exercer une tyrannie certaine chez l’écrivain. «Il y a en ce moment une insécurité chez Larry.» Heureusement, leur complicité s’accompagne désormais d’une plus grande confiance. «Lorsque je dirigeais une scène d’une de ses pièces, il y a quinze ans,  je voulais qu’il vienne voir les pistes que je proposais pour détecter la plus appropriée. Je reconnais maintenant plus facilement les pièges possibles de son écriture. Il place le texte toujours au-devant du personnage.»

Avec une thématique similaire à Cantate de guerre (dirigée en 2011 par Martine Beaulne), la pièce-roman aborde de front les répercussions des conflits armés sur notre monde. Dans un pays jamais explicitement nommé, deux jumeaux, Ahmed et Aziz, mènent une existence presque idyllique aux abords de l’orangeraie familiale. Une bombe tue leurs grands-parents. Par vengeance, un guerrier exige alors du père le sacrifice de l’un de ses deux garçons. Dans cette tragédie contemporaine, Poissant y perçoit également une filiation avec l’ensemble de son répertoire. «L’œuvre de Larry ressemble à des poupées gigognes, à des boites de sens qui se superposent. Nous retrouvons une clarté de pensée, même s’il ose aller dans la fabulation, dont pour The Dragonfly Je suis toujours curieux de savoir où est le point de bascule, la rupture. Dans L’orangeraie, Ahmed quitte l’Orient pour l’Occident. Et les relations fraternelles touchent toujours une corde sensible chez l’orchestrateur de la partition. Celui-ci confie avec humour et une certaine gravité que «les amis qui me connaissent bien me disent : toi et tes histoires de frères… On porte en soi son frère ou sa sœur disparue. Nous sommes toujours responsables d’eux. Par sa richesse, son théâtre nous plonge totalement dans le réel, le plausible. Les deux personnages se confrontent, échangent leurs identités. À l’intérieur se produit l’équivalent d’une explosion, d’une catharsis pleine et entière.»

Pour trouver les interprètes adéquats, certains choix s’imposaient. « Dans les rôles des deux frères, je voulais des acteurs d’expérience et non de véritables enfants, pour que la gémellité s’impose d’elle-même. J’ai vu au moins une trentaine de paires de jumeaux, que j’ai assemblées, pour ensuite les désassembler.» L’envie d’un acteur-adulte comme rôle principal s’explique surtout par la deuxième partie. «Le comédien doit comprendre le sens et démontrer une force intérieure bouillonnante, mais sans épanchement. Gabriel Cloutier-Tremblay terminait à ce moment ses études au Conservatoire d’art dramatique de Québec. Pour décrocher un tel rôle, un artiste doit plonger dans le texte sans chercher à m’impressionner». Dans la peau du frère qui ne vit et n’existe que dans l’enfance, Sébastien Tessier a rapidement développé la complicité nécessaire, une complicité accentuée par les costumes et les éclairages. La coproduction entre Québec (Théâtre du Trident) et Montréal (Théâtre Denise-Pelletier) nécessitait un équilibre dans la distribution des rôles entre les deux villes. Par contre, «je voulais Daniel Parent pour incarner le père.» La complexité du père exigeait un réel abandon dans le jeu pour creuser les zones obscures. «Le personnage croit-il en ses actions, est-il manipulé ou non? L’acteur ne doit pas nous donner une réponse rapidement, et Daniel y parvient admirablement.»

Le hasard a déterminé la suite. «J’ai joué avec le casting pour avoir une chimie intuitive, comme pour Vincent-Guillaume Otis en jeune prof de théâtre». Dans cet univers quasiment masculin, nous rencontrons toutefois une seule femme, la mère Tamara à laquelle Éva Daigle prête ses traits. Cette femme apprend à se débattre «dans le pire conflit inimaginable pour une mère : se faire arracher l’un de ses enfants. Avec ses cris multiples, sa parole devient centrale. Elle vit un feu roulant d’incertitude dans une douleur dont elle ne sortira possiblement jamais. Pour elle, j’avais en tête le film Le Choix de Sophie (autre adaptation d’un roman, où une mère incarnée par Meryl Streep doit faire un choix «insoutenable» entre ses deux enfants).»

Souriant, Claude Poissant montre «le beau plancher de sable» incliné qui tentera d’imprégner la pièce de la chaleur de l’orangeraie et l’arrachement d’Ahmed à son pays d’origine. Par la suite, «la toile se transforme en décor d’hiver. J’ai dit à Michel Gauthier (le décorateur) qu’il faut sentir le désert et la neige.» La conception sonore («une obsession» dans toutes ses réalisations scéniques, selon ses dires) occupe également une place prédominante. «Le travail de Philippe Brault devient à tout instant un personnage de plus», comme un écho en réponse à ce tumulte qui vibre sans cesse en sourdine. Parmi toutes les scènes, la plus troublante surgit lorsque l’un des jumeaux donne la ceinture à son frère. «Dans cette photo, nous voyons la trahison, le mensonge et la glorification du kamikaze.» En toute fin d’entrevue, Claude Poissant lance spontanément avec ferveur dans la voix, un «maudit Larry» bien senti. Car, une expérience aussi prenante que celle de L’orangeraie esquisse plus que tout «une réflexion propre sur notre métier et sur le sens de la vie. Nous ne sommes  jamais à l’abri de ce qui se passe ailleurs. Et plus je vieillis, plus je veux être discret sans m’effacer.»

L’Orangeraie du 23 mars au 16 avril 2016 au Théâtre Denise-Pelletier