Sous le béton, la poésie : entrevue avec Emmanuelle Jimenez pour «Centre d’achats»

par | 8 novembre 2018

Dans Centre d’achats, Emmanuelle Jimenez s’interroge sur nos comportements et notre fragilité à l’aide de sept femmes dans l’un des antres de la consommation.

Emmanuelle Jimenez, crédit Andréanne Gauthier

La dramaturge Catherine Léger (Filles en liberté) disait à propos d’une œuvre scénique précédente d’Emmanuelle Jimenez, qui avait elle aussi foulé les planches de la grande salle du Centre du Théâtre d’Aujourd’hui à l’hiver 2007 : « Du vent entre les dents, c’est la permission de laisser sortir le monstre que l’on cache depuis toujours et qui gronde dans notre armoire à casseroles ou sous notre lit. » Une décennie plus tard, une autre forme de « monstre », plus visible cette fois-ci, a interpellé la femme de théâtre : le centre d’achats, « une passion » dit-elle. Allégorie du capitalisme destructeur, notamment dans la chanson des Colocs (« Y’é tombé une bombe sur la rue principale / Depuis qu’y ont construit / le centre d’achat »), ou encore pamphlet politique dans le classique du cinéma gore Dawn of the dead (Zombie en français) de Georges Andrew Romero, ce lieu « où s’entremêlent le sublime et la laideur, la beauté et le kitsch », suscite autant l’envie que le malaise, et ce, depuis plus d’un demi-siècle.

« Entouré d’espaces de stationnement, le centre d’achats ressemble à une sorte de château au milieu de ses vallons de béton. La lumière est spectaculaire. On dirait une aube glorieuse avec des nuages rose et orange au mont Olympe… ». Cette description de l’introduction de la pièce circonscrit parfaitement toute la dichotomie de fascination et de répulsion autour du sujet. « Je ressens une ambivalence par rapport (à ces bâtisses) qui définissent en grande partie nos vies quotidiennes. Je les aime et je les déteste à la fois. J’ai pris plaisir à explorer ces endroits forts, imposants. Je m’y suis longuement promenée pour prendre des notes », lance Emmanuelle Jimenez, également comédienne. Dans l’œuvre scénique, nous croisons sept femmes âgées de 17 à 70 ans : Sandrine et sa sœur Léa, deux amies septuagénaires, Simone et Yvette, ainsi que Josiane en compagnie de sa sœur Suzanne et de sa fille Julie-Josie. Ce septuor se retrouve dans l’un de ces centres commerciaux, métaphore ici d’une forme d’aliénation personnelle et collective. De nombreuses répliques sont dites en chœur, d’une seule voix. L’action se déroule au printemps un peu avant le bal des finissants du secondaire, « période de l’année où tout le monde recherche la robe parfaite ». Dans un café de la rue Saint-Denis où se déroule l’entrevue, l’autrice (qui a signé également Un gorille à Broadway et Rêvez, montagnes!) prend plaisir à décrire ses impressions sur certains de ses temples du consumérisme. « Au Carrefour Laval, l’entrée est grandiose avec son jardin vivant et ses plantes. Près du magasin La Baie, se trouve même une surface circulaire semblable à un plancher de danse. » Pourtant, l’éblouissement du début de la visite s’estompe peu à peu et « s’use. La fatigue s’installe, comme un léger mal de tête après avoir vu autant de couleurs. »

Visuel Centre d’achats CTD’A, crédit Christian Blais FH Studio

Pourtant, des découvertes insolites, même spirituelles, sont survenues en cours de route, dont une visite à la Boutique du silence aux Galeries d’Anjou. « Nous quittons le premier étage où sont regroupées les boutiques et nous arrivons en haut dans une atmosphère de recueillement et de méditation. Le silence devient assourdissant. » Plutôt que de rire ou de condamner ceux et celles qui les fréquentent (tout le monde en quelque sorte), la dramaturge cherche à révéler la vulnérabilité des êtres qui composent son histoire. « Je ne me livre pas à une critique frontale de la société de la consommation. J’aborde plutôt l’angle des relations humaines, des liens intimes qui se développent. Je n’avais pas envie de les juger. » Aurait-elle aimé inscrire sa démarche dans une expérience in situ ou inviter le public à se promener dans un véritable centre d’achats? « J’ai effectué des tests. Je m’y suis amusée à prononcer des mots. Mais ces lieux sont tellement forts, tellement puissants que je me suis perdue à attirer l’attention. Dans ma pièce, je voulais créer des personnages que les gens aimeront, montrer la dimension poétique derrière les conversations en apparence banales. » L’humour se pointe souvent le bout du nez. Dans l’un des échanges les plus hilarants, l’une des héroïnes remercie (indirectement) « le pauvre enfant réfugié qui lui fait vivre autant d’émotion et l’a aidé à mieux comprendre le sens de la vie ».

Cette première collaboration avec le metteur en scène s’est déroulée avec plaisir. « Michel-Maxime Legault a eu une résidence de deux ans au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui. J’avais vu son Irène sur Mars de Jean-Philippe Lehoux. J’ai eu envie de travailler avec lui. Nous avons une distribution multigénérationnelle (Anne Casabonne, Marie Charlebois, Marie-Ginette Guay, Johanne Haberlin, Tracy Marcelin, Madeleine Péloquin, Danielle Proulx), habillée par le designer Denis Gagnon. Nous sommes une belle gang ». Pour rendre tangibles les dilemmes des protagonistes, la dramaturge et son nouveau camarade de travail se sont adonnés en tandem à une virée de shopping durant la période de Fêtes, « autre périple d’euphorie et d’épuisement ». Car par sa structure, l’endroit est propice aux enjeux théâtraux et se rapproche même de l’esprit de la tragédie grecque. « Quand nous y sommes, nous cherchons parfois la sortie. Tu penses à un labyrinthe, au Minotaure, au sacrifice d’un jeune éphèbe ou d’une jeune vierge. En quittant, tu as l’impression d’avoir laissé quelque chose, comme si on t’avait sucé ton énergie. » Emmanuelle Jimenez croit-elle comme d’autres à leur déclin en raison de l’augmentation du commerce en ligne? « Certains en prédisent leur chute et même leur fin. Je n’y crois pas. Nous y trouvons de tout, comme dans une caverne d’Ali Baba en soi ou un jardin des merveilles. Nous savons que nous ne manquerons de rien. »

En répétition, crédit Valérie Remise

Après son Centre d’achats, Emmanuelle Jimenez ne chômera pas. Elle scrutera de nouveau les rapports humains avec Bébés (coécrit avec Alexis Martin, mettant en vedette des acteurs et leur progéniture) à l’affiche du Nouveau Théâtre Expérimental au printemps 2019. Ce spectacle se veut la transposition théâtrale, une sorte d’étude vivante qui tentera d’illustrer l’impact de la présence des bambins sur le monde et la société. « Alexis Martin et moi devrons laisser une place importante à l’imprévu. Nous espérons sortir des clichés, comme la mère indigne, la représentation des enfants comme des créatures d’une beauté irrésistible ou des petits monstres. »

Centre d’achats, du 13 novembre au 1er décembre au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui