Scruter les artifices du bonheur: entrevue avec Michelle Parent pour « Les Bienheureux »

par | 13 janvier 2016

Par Olivier Dumas

Michelle Parent et son équipe s’attaquent à la factice joie de vivre dans la grinçante production Les Bienheureux.

michelleparentCertains slogans de la pensée positive comme «mets la maison de tes rêves sur un tableau et tu en seras propriétaire un jour», ou encore «écris-toi un faux chèque, envoie-le-toi par la poste et tu augmenteras tes chances d’accéder à la richesse», font bien rigoler la metteure en scène Michelle Parent. Ces deux exemples de phrases «creuses» ont inspiré la matière première des Bienheureux, un spectacle conçu par la compagnie Pirata Théâtre. Depuis sa fondation en 2009, celle-ci intègre des professionnels de la scène et des individus issus de groupes diversifiés. «Je donne des ateliers auprès de clientèles particulières. J’ai même conçu un spectacle avec des femmes en difficulté», rappelle-t-elle autour d’un cappuccino au Hoche Café, dans le quartier Hochelaga-Maisonneuve.

Pour Les Bienheureux, dont le texte est coécrit par le dramaturge Olivier Sylvestre et les interprètes de la distribution, un premier laboratoire public s’est déroulé en 2013 sous le thème de la consolation. Il scrutait le rapport à la consommation, entre autres pour des marques prestigieuses, qui sert de soupape à des problèmes ou combler un vide intérieur. D’entrée de jeu, Michelle Parent insiste sur un point. «Je ne mets jamais en avant les problématiques personnelles des individus du Centre de réadaptation en dépendance de Montréal.» L’étape suivante a porté sur la recherche du bonheur, une réalité souvent abstraite. «Nous avons abordé l’obsession de la performance dans nos rapports avec autrui et la pression sociale que nous nous mettons sur nos épaules. On nous demande d’optimiser notre bonheur et de l’étaler sur les réseaux sociaux, de toujours nous montrer sous notre meilleur jour.»

L’intégration d’acteurs professionnels à des non professionnels teinte la démarche de la metteure en scène depuis ses débuts. «J’ai toujours travaillé avec des non-acteurs, comme de véritables étudiants pour Album de finissants (un spectacle coproduit par Pirata et Matériaux Composites, codirigé par elle et Anne-Sophie Rouleau). Quand j’assiste à des représentations de pièces, je vois souvent des acteurs venir voir d’autres acteurs performer. J’éprouve alors la volonté de parler de théâtre avec des non-initiés et de les intégrer dans la réflexion. Je veux poser ma pierre dans une société qui mélangerait des gens de partout, sans pont.»    

La forme du spectacle s’inspire du concept des réunions des Alcooliques Anonymes (AA), avec un processus réparti en douze étapes. Dès les premières répétitions au Centre, la critique des «mensonges» de la psychopop s’est rapidement imposée. «Leur discours dit que vous pouvez toujours faire mieux. Nous avons constaté qu’il s’adresse aux gens de la classe moyenne, et non aux démunis. J’ai étudié Le Secret et j’ai été choquée par l’incrédulité des gens devant des pensées magiques. On nous dit que si tu as un problème, c’est de ta faute, et jamais celle de la société. Les pauvres et la misère n’existent pas.»

Image promotionnelle du spectacle, crédit photo Josué Bertolino et Marie-Eve Archambault

Image promotionnelle du spectacle, crédit photo Josué Bertolino et Marie-Eve Archambault

Pour Michelle Parent, le mal de vivre s’esquive dans Le Secret, car dans la réalité, nous ne pouvons toujours être «en perpétuelle extase». La volonté suffirait, selon les auteurs, pour être heureux, car «nous devenons notre propre centre de l’univers. La société nous dit que c’est chacun pour soi.» Dans une structure dramatique éloignée du texte linéaire, des vox-pop sont inclus dans le processus de création. La vidéo occupe une place importance comme symbole du narcissisme de la société contemporaine par des danses et des chansons de YouTube (surtout des reprises de succès connus). Les cobayes de la Toile «donnent parfois des résultats excellents, parfois maladroits. Je trouve difficile d’intégrer habilement la vidéo. C’est la première fois que j’en utilise autant. Les prestations vues et entendues un million de fois de YouTube nous confrontent également. Une centaine de personnages les verra en même temps dans la salle, et non chacun chez soi comme un plaisir coupable».

L’appréciation du talent des vedettes anonymes intégrées aux Bienheureux a varié selon les participants au projet. «Les professionnels ont souvent une déformation par leur volonté de beauté. Devant la prestation d’une fille moyennement bonne, certains ont eu une perception différente. Ils ont vu là un acte courageux et préconisent le droit d’être vu, de sortir de sa coquille et d’être maladroits.» Par ailleurs, les professionnels (Julie De Lafrenière, Cédric Égain, Xavier Malo, Véronique Pascal et Annie Valin) ont harmonisé sans problème leur niveau de jeu avec les autres membres de la distribution. Près de l’esprit de la performance, ils doivent accepter le danger. «L’improvisation occupe une place importante. Nous avons perdu des joueurs en cours de route. C’est toujours à recommencer, nous désapprenons tout le temps. La convention du jeu est toujours différente. Nous nous retrouvons toujours sur la corde raide. Au théâtre plus traditionnel, nous nous attendons souvent à être impressionnés. Dans les ateliers, des gens bégaient ou bafouillent, cela constitue pour eux un véritable acte de courage de monter sur une scène. C’est ma job que personne ne soit ridicule», précise Michelle Parent.

L’aventure des Bienheureux se permet d’oser davantage que les réalisations antérieures de Pirata Théâtre, aux dires de sa directrice artistique. «C’est plus cinglant que dans mes autres projets. L’humour est plus noir et nous nous moquons des emblèmes comme Superman.» Le long parcours a permis aux différents intervenants d’accomplir un projet jusqu’au bout. De plus, la pièce laisse la place aux innombrables perceptions pour le public : «Il faut accepter de ne pas tout comprendre» dira-t-elle. Par ailleurs, la présence d’acteurs non professionnels incite de plus à accepter les limites de l’être humain. «Ils ont des contraintes physiques, la mémoire n’est pas toujours vive. En général, un show professionnel nécessite trois mois de travail, et nous avons passé à travers toutes ces étapes imprévues en deux ans.»

À quelques heures de la reprise des répétitions, Michelle Parent réitère l’importance pour elle et ses partenaires de remettre l’acte théâtral au cœur de la communauté. «Les gens ne se rassemblent plus, sauf pour voir quelqu’un en chair et en os sur une scène. Je veux faire de l’art un rendez-vous pour que nous puissions vivre ensemble quelque chose et réfléchir sur le sens d’une œuvre. C’est tellement dur de créer. Il demeure impossible qu’il n’y ait pas un message derrière.»

Les Bienheureux, du 19 au 23 janvier Aux Écuries