Saisir la bonté derrière le mal : entrevue avec Gabriel Simard et Reynald Robinson pour «Mon héros Oussama»

par | 25 mars 2019

Par Olivier Dumas

Avec Mon héros Oussama, les deux créateurs scrutent en compagnie de leurs acolytes les zones souvent sombres et parfois étincelantes de l’âme humaine.

Gabriel Simard et Reynald Robinson au travail, en répétition, crédit Elie Bobotoni

« Et ce qui heurte le plus n’est pas la violence elle-même, mais son caractère profondément humain1 », lisons-nous sur la page du site français théâtre-contemporain.net dans la présentation de l’œuvre du Britannique Dennis Kelly (connu là-bas sous le titre légèrement différent d’Oussama, ce héros). Et tout au long de l’entrevue qui s’est déroulée, en une journée ensoleillée sur l’heure du midi dans une salle de répétition à l’École nationale de théâtre, le tandem insiste à plus d’une reprise sur la présence de cette humanité dans leur projet. « De la lumière et des moments remplis d’espoir », lance même Gabriel Simard, qui parviennent à s’extirper malgré la violence abjecte de l’histoire. Une traduction plus récente signée par Jean-François Rochon (diplômé en écriture dramatique), présentée une première fois par les finissants de l’ENT à l’automne 2015, a happé l’interprète-membre du collectif Les Fauves. « J’avais vu aussi une autre des pièces de Kelly (ADN) », abordant aussi la torture par un groupe d’adolescents d’un de leurs camarades. « J’ai eu un coup de cœur pour cette écriture pertinente. » Pour l’orchestrateur de la partition, également dramaturge pour les adultes (L’Hôtel des horizons) tout comme pour le jeune public (La Langue du caméléon), comédien et metteur en scène (Le Voyage magnifique d’Emily Carr de Jovette Marchessault), l’impact de ces univers ne se dément pas. « Le propos (d’Oussama) reste aussi actuel qu’à sa création » (une première version en deux actes à Londres en 2004, la troisième partie a été ajoutée un an plus tard). Reynald Robinson raconte avoir apprécié les différentes productions de l’auteur montées en sol québécois à La Licorne (dont Après la fin et Orphelins, chaudement applaudies par le public et la critique). Avec la langue toute personnelle de dramaturge, « nous devons toujours nous ajuster. Elle pourrait être jouée de multiples façons », constate-t-il après des mois de travail rigoureux.   

En ligne directe avec les exécutions scéniques de l’écrivain, Mon héros Oussama explore dans une approche associée au courant In-Yer-Face (« un terme sportif, comme quelque chose qui nous plaque », relate Robinson) le rude quotidien d’un adolescent de 15 ans, Gary, (Gabriel Szabo), sans père et avec une mère absente. Son affection pour Oussama Ben Laden (ennemi public numéro un après les attentats du 11 septembre 2001) inquiète son entourage, ce qui l’entraînera à subir un kidnapping qui révèlera davantage la violence des autres que la sienne. Les frontières entre les notions du bien et du mal s’estompent. Gabriel Simard prête ses traits à Francis qui participe à l’enlèvement de Gary dans un garage. En plus des deux Gabriel, la distribution comprend Anne-Justine Guestier, Caroline S. Rousseau et Éric Cabana. Sous ses allures provocatrices au premier abord, le texte révèle au fur et à mesure des couches de profondeur, qui, pour le metteur en scène, « nous permettent d’aller plus loin. C’est plein de sensibilité. »

Visuel de la pièce

Or, scruter la brutalité derrière les répliques de Dennis Kelly effrayait dans un premier temps Reynald Robinson. «J’avais peur, cela n’avait pas de bon sens», dit-il d’un rire moqueur, croyant qu’un tel défi n’était pas pour lui. Pourtant, s’est dégagée, avec les nombreuses relectures, l’humanité derrière les images atroces. Quant à l’une des représentantes de ce fameux In-Yer-Face, Sarah Kane, l’homme de théâtre lance même qu’il avait déjà eu « peur d’elle comme le diable ». Car leurs dramaturgies visent à tout sauf nous rassurer sur nos certitudes. Sur cette lancée, ce dernier renchérit sur une telle écriture qui nous « rentre dedans, comme pour nous briser les os, la colonne vertébrale. » Les métaphores saisissantes résument bien une matière qui nécessite un apprivoisement. Robinson se remémore ses expériences de spectateurs avec les autres textes de Kelly. « Je sortais du théâtre choqué, je n’étais pas de bonne humeur. Après, je comprenais l’efficacité et appréciais d’avoir été brassé à la bonne place. » Pour Gabriel Simard, un art rude aussi ancré dans notre monde contemporain lui donne une occasion inespérée d’observer nos gestes qui deviennent parfois incontrôlables dans certaines situations. « Je me sens comme dans un laboratoire. Quand arrive l’acte deux, je pense que j’aurais été capable d’agir de la même manière que les personnages d’Oussama ».

L’obsession de Gary pour Oussama Ben Laden nous parlerait encore aujourd’hui. Mais comme le martèle le metteur en scène, dans l’expression la fin justifie les moyens, « les moyens sont souvent à interroger. Gary est confronté à la solitude, il cherche des modèles. » Pourquoi sa quête aboutit-elle à révérer un « antihéros » aussi controversé? Reynald Robinson songe alors à des figures historiques qui nous fascinent par « leur don de soi » en dépit d’actes répréhensibles, « ces êtres prêts à mourir pour des idéaux qui leur tiennent à cœur. Par son apparence physique, Ben Laden pouvait avoir une dimension presque christique. Il existait une adoration autour de lui ».

Reynald Robinson, crédit Elie Bobotoni

Pour incarner Gary, un adolescent torturé de 15 ans, un acteur s’est immédiatement imposé : Gabriel Szabo, qui a étudié comme Gabriel Simard et Anne-Justine Guestier au Collège Lionel-Groulx de Sainte-Thérèse. L’interprète a séduit bien des critiques avec ses prestations, entre autres, dans L’Avare de Molière et plus récemment dans Fanny et Alexandre (d’après le film d’Ingmar Bergman). Reynald Robinson lui avait enseigné durant son parcours académique. « Je lui ai fait jouer l’empereur Néron. C’est le meilleur Néron que j’ai vu ». Par ailleurs, une telle aventure entraîne nécessairement, chez un acteur intuitif comme Gabriel Simard, un questionnement « sur nos comportements dits civilisés. Cela joue sur nos cordes sensibles. Quand l’une d’elles casse, elle risque de nous ébranler jusqu’à commettre des actes monstrueux. » Mais derrière une certaine « bestialité », se dissimulent des émotions tangibles. Mon héros Oussama baignerait même dans le registre comique (le dramaturge a même écrit pour la télévision britannique la sitcom Pulling). « Avec son sens du punch et ses sauts du coq-à-l’âne, il ne faut rien manquer et rester vigilant », soutient le metteur en scène  de claquements des doigts.

Avant d’amorcer leur prochain enchaînement en équipe, Reynald Robinson et Gabriel Simard sourient en songeant au décor « dépouillé qui a couté exactement 100$ » dans la salle intime du Prospero. Car selon leurs dires, le résultat sera « tranché au couteau ».     

Mon héros Oussama du 2 au 20 avril à la Salle intime du Théâtre Prospero


1 https://www.theatre-contemporain.net/spectacles/Osama-the-Hero/ensavoirplus.

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A propos Olivier Dumas

Entre la ferveur, la curiosité et l’interrogation, Olivier Dumas veut toujours porter un regard empreint de passion, ludique ou engagé, sur cet art qualifié trop souvent d’éphémère. Il suit le théâtre depuis l’âge de douze ans, il a maintenant presque le triple. C’est en 2004 qu’il prend la parole à CHOQ.FM et la plume au Montréal Campus pour témoigner de son amour indéfectible pour les arts de la scène. À MonTheatre.qc.ca, il souhaite poursuivre son désir de s’émouvoir, de critiquer sans complaisance et d’approfondir l’un des derniers lieux susceptibles d’extirper l’humain de ses certitudes, de ses zones de confort. Journaliste, recherchiste, futur archiviste et bête curieuse de tout, Olivier croit au pouvoir rédempteur de l’art dans une société trop souvent dégueulasse pour les âmes sensibles.