Qu’elles s’envolent : entrevue Geneviève L. Blais et Marie-Ève Milot pour Si les oiseaux

par | 7 octobre 2015

Par Olivier Dumas

Avec un titre aussi énigmatique, la nouvelle création du Théâtre à corps perdus, Si les oiseaux, concilie la gravité du viol avec une signature brute et allégorique au Prospero.

Si les oiseaux - crédit photo Julie Artacho

Si les oiseaux – crédit photo Julie Artacho

«On ne lui fera plus jamais mal/Plus jamais personne lui démasquera son bal/Elle a rejoint les femmes et les oiseaux», chante magnifiquement Sylvie Tremblay dans Les femmes et les oiseaux. De la plume de la dramaturge canadienne Erin Shields, la tragédie contemporaine Si les oiseaux fusionne également les humains aux créatures ailées. Inspirée des  Métamorphoses  d’Ovide, elle raconte la soif de vengeance de Procné après l’abus sexuel subi sur sa sœur cadette Philomèle par son mari séducteur et despotique.

Au café La Petite Cuillère, à deux pas du Métro Sherbrooke un vendredi matin frisquet, la metteure en scène Geneviève L. Blais et la comédienne Marie-Ève Milot (qui incarne Philomèle) éprouvent visiblement un grand plaisir à défendre une proposition exigeante puisant autant dans des cas vécus du dernier siècle que dans l’actualité brûlante. «J’ai reçu un coup de fil de la traductrice Maryse Warda. Celle-ci m’a dit qu’elle avait quelque chose pour moi, une œuvre dramatique lauréate du Prix du Gouverneur général sur laquelle elle travaillait (If We Were Birds). À la lecture, l’histoire m’est rentrée rapidement sous la peau. Comme un cadeau, le texte m’a interpellé par sa manière de dire le féminin», lance la première. Sa collaboration avec la volubile actrice s’est amorcée à la suite de l’une de ses précédentes exécutions scéniques. «Après avoir vu sa mise en scène de Judith (l’adieu au corps), je lui ai rédigé une lettre d’amour. Elle m’a rapidement répondu», dévoile Marie-Ève Milot.

Élaborée sur une période de trois ans, la production de Si les oiseaux a rapidement réuni en grande partie les membres de la présente distribution. Marie-Ève Milot («d’une féminité à mille lieues des clichés») s’est imposée en Philomèle. «La pièce ne renforce pas le cliché d’une femme ayant mérité son sort. Nous revisitons un mythe avec des scènes comme des flashs qui traduisent une intense relation affective entre deux sœurs prêtes à tout l’une pour l’autre, contrairement aux longues tirades de la tragédie classique», élabore l’interprète. En plus de son ironie sur les stéréotypes, la partition donne la parole sous forme de témoignages à des femmes qui «racontent l’innommable. Car derrière les confidences individuelles, se dessinent des collectivités qui restent soudées malgré les horreurs. Pour nous, l’occasion est d’écouter, de dire les choses sur la problématique du viol et sur ses répercussions encore à notre époque. Nous n’avons qu’à penser au Congo et à l’État islamique», souligne la metteure en scène.

L’assemblage entre les enjeux «coups de poing», la culture du silence et une transposition figurée pour entrer de plein fouet dans le propos devenait ainsi un défi stimulant. «Pour évoquer les oiseaux sur scène, nous ne voulions pas aller dans une approche trop réaliste, comme de mettre des ailes ou exécuter des pas de danse, mais plutôt de creuser la matière pour élaborer une gestuelle significative», mentionne Geneviève L. Blais. Marie-Ève Milot renchérit: «en général, la figure de l’oiseau signifie la liberté. Mais ici, ce sont plutôt des créatures prisonnières de leur enveloppe animalière. Comme acteurs, nous avons cherché plutôt à rendre concret leur état d’esprit». Autre exemple significatif de cette approche imaginative, la scène où son héroïne se fait couper la langue devient selon ses dires «géniale», car elle évite la démonstration trop explicite d’un acte de barbarie.

oiseaux2La dichotomie intérieure des personnages complexifie leurs personnalités, surtout celle de la principale figure mâle, Térée (sous les traits de Pascal Contamine). Ce dernier est «à la fois un père aimant, un époux dévoué, mais également un guerrier, un tueur et le violeur de sa belle-sœur Philomèle. Il cohabite en lui une telle condensation et un tel contraste. Nous avons tendance à considérer les gens comme entièrement bons ou méchants. Le théâtre permet de briser la carapace et d’exprimer leur dualité d’ombre et lumière», précise Geneviève L.Blais. Par leurs connaissances et leurs appétits pour le sexe, les deux sœurs s’éloignent aussi des stéréotypes d’ingénues de contes de fées. «Elles n’ont aucun tabou avant la tragédie. Elles sont loin de l’éducation judéo-chrétienne. Philomèle se masturbe même en entendant les ébats de sa sœur», confie Marie-Ève Milot. En tandem, les deux artistes espèrent casser ainsi les «fausses associations» entre virilité et violence, tout comme celles entre la femme, la peur et la fragilité.

Quant à la réalité quotidienne, la metteure en scène déplore la difficulté de faire reconnaître le concept du viol comme arme de guerre, malgré «des chiffres à couper le souffle». En plus des références à différents conflits dans la pièce comme la guerre d’indépendance au Bangladesh en 1971 ou le génocide du Rwanda dans les années 1990, la problématique nécessitait la présence du chœur, à l’image de «ces centaines de milliers de femmes oubliées» et de «ces servantes que nous n’écoutons pas. Dans le traitement, j’ai exploré la violence avec des symboles. Mon travail veut transcender les interdits comme précédemment dans Empreintes où j’abordais l’avortement de manière frontale. Ici, c’est comme si l’auteure me disait de m’amuser». La scénographie laisse donc une place importante aux objets en plus de s’inspirer de l’architecture. «Le décor ressemble à un purgatoire, à un mémorial où s’esquisse une empreinte sacrée comme  l’illustration de quelque chose de plus grand que nous, qui tout à coup se détraque». L’influence de la photographie et des sculptures grecques se répercute dans «le corps des victimes désarticulées, victimes qui transmettent leurs témoignages presque comme un dessin à la main», décrit-elle. Cette dernière compare son entreprise, qu’elle a montée «marche par marche» en concordance avec les «conditions actuelles du théâtre où il faut se battre pour exister».

Sa distribution puise intuitivement au plus profond de ses ressources. «Quand nous jouons des histoires aussi difficiles à entendre, nous nous devons d’aller au bout dans le jeu. La complaisance est impossible, car nous nous couperons de la vérité», soutient Marie-Ève Milot. Par ses dimensions morbides entre le rêve et le cauchemar, la brutalité du récit permet à ses yeux d’exploiter des dimensions peu abordées au théâtre. «Nous voyons rarement un acte aussi transgressif qui brasse les cartes des clichés féminins, soit le pire geste qu’une mère peut s’infliger à elle-même. Procné utilise des stratégies masculines pour nous faire comprendre que l’humanité ne peut plus continuer, qu’elle ne peut plus se perpétuer».

En toute fin d’entrevue, Geneviève L. Blais réitère le vœu que «ce projet ambitieux permette à des paroles dérangeantes de femmes d’êtes entendues dans une forte expérience esthétique». Marie-Ève Milot prévoit de même qu’un périple aussi remuant entraînera des dialogues fructueux auprès du public. «Le spectacle n’est pas consensuel, nous le savons et nous aimons beaucoup cela, surtout que la bière sera bonne après les représentations».

Si les oiseaux… du 13 au 31 octobre 2015 au Théâtre Prospero

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Olivier Dumas

A propos Olivier Dumas

Entre la ferveur, la curiosité et l’interrogation, Olivier Dumas veut toujours porter un regard empreint de passion, ludique ou engagé, sur cet art qualifié trop souvent d’éphémère. Il suit le théâtre depuis l’âge de douze ans, il a maintenant presque le triple. C’est en 2004 qu’il prend la parole à CHOQ.FM et la plume au Montréal Campus pour témoigner de son amour indéfectible pour les arts de la scène. À MonTheatre.qc.ca, il souhaite poursuivre son désir de s’émouvoir, de critiquer sans complaisance et d’approfondir l’un des derniers lieux susceptibles d’extirper l’humain de ses certitudes, de ses zones de confort. Journaliste, recherchiste, futur archiviste et bête curieuse de tout, Olivier croit au pouvoir rédempteur de l’art dans une société trop souvent dégueulasse pour les âmes sensibles.