Québec en toutes lettres – première partie

par | 15 octobre 2014

par David Lefebvre et Francis Bernier

Après une ouverture qui a ravi public et critique, avec entre autres Gary: brûle! et Gros câlin (lire notre critique lors du passage de la pièce en 2012 à la salle Fred-Barry), le festival littéraire Québec en toutes lettres continue d’offrir plusieurs activités sur le thème du pseudonyme et du double. MonTheatre a pu assister à quelques uns de ces événements éphémères, qu’il publiera en deux comptes-rendus.

Première partie : Alias mieux foutus, Les oracles et Paroles sur images

Alias mieux foutus, 12 octobre
C’est au cimetière Saint-Matthew et à l’Église Saint-Jean-Baptiste sur la rue St-Jean que Québec en toutes lettres invitait le public à un spectacle extérieur participatif intitulé Alias mieux foutus, concocté par le collectif finlarmoiement. La description de l’événement nous proposait de « se débarrasser de ses vieux alias pour s’en forger un nouveau, plus littéraire et représentatif » en parcourant présentations et microateliers. La prémisse était prometteuse, voire alléchante : les Caro123 et autres Choupinette pourraient alors trouver, toujours selon la description que donnait le collectif de ce déambulatoire, un pseudonyme plus frappant et plus près de leur caractère, ou carrément à l’opposé, quitte à s’inventer, même pour un soir seulement, une toute autre personnalité. Malgré quelques clins d’oeil prometteurs et un ou deux tableaux accrocheurs, le tout s’est avéré franchement décevant.

D’abord accueilli par une psychothérapeute du pseudo, qui, lors d’un très long monologue d’ouverture, nous parlait du « moi » et « d’oser davantage », lançant quelques phrases plus ou moins creuses telles « pour changer le monde on doit changer de nom », le public est divisé en petits groupes pour visiter la demi-douzaine d’installations. Deux d’entre elles se situaient à l’intérieur de l’église : un arrêt jeux, plutôt ludique et amusant, mais beaucoup trop court pour qu’on puisse en profiter pleinement, et un autre proposant la rencontre des trois fondateurs de finlarmoiement, soit Marie Duval-Hétu, Martin Nadeau et Louis Rancourt, lors d’une fausse discussion par l’entremise de Skype. Malheureusement davantage une perte de temps qu’un moment de plaisir, l’entrevue – car il s’agissait d’une séance de questions-réponses avec une intervieweuse sur place – créait chez le spectateur un certain malaise tant l’exercice s’allongeait inutilement. L’entrevue sombra même légèrement dans le scatologique, alors qu’une altercation s’est imposée entre les trois participants virtuels à propos du besoin d’aller au petit coin, après que l’un d’eux ait interrompu celui qui parlait en se levant pour aller au toilette.

Dehors, deux arrêts proposaient les moments les plus divertissants de la soirée. D’abord, on rencontrait Marc en ciel, un « Jean Airoldi du prénom » qui tentait, par l’entremise de plusieurs exemples plus loufoques – et véridiques – les uns que les autres, de nous sensibiliser aux prénoms que l’on choisit pour nos enfants tout en essayant d’oser davantage. Donc, éviter les Rock-San et les Chris-Tough pour des prénoms plus… poétiques – le sien en était d’ailleurs un exemple frappant. Ensuite, le public était invité, par une sensuelle animatrice, à participer à un jeu questionnaire très people, où l’on tentait de deviner le pseudonyme ou nom d’artiste d’une célébrité à partir de son nom véritable : Aimé Sylvestre/Dominique Michel, Curtis James Jackson III/50 Cent ou encore Eldrick Tont Woods, dit Tiger Woods. Entraînant et amusant, certes, mais le jeu était une copie de ce que l’on pouvait retrouver à l’intérieur de l’église, sous une autre forme.

Marie Duval-Hétu, Martin Nadeau et Louis Rancourt revenaient, cette fois-ci en chair et en os, pour tenter de s’imposer comme « créateurs virtuels ». Se plaçant derrière trois carrés cartonnés sur lesquels on projetait leurs visages préalablement enregistrés, les trois compères déblatéraient en synchronisant leurs paroles avec leurs images. Alors que l’exercice aurait pu être au minimum amusant, leurs prises de bec ont miné – encore une fois – l’atelier qui tombait complètement à plat.

Une installation photographique, où l’on s’amusait à triturer le portrait d’un participant pour lui créer un double qui ne lui ressemblait guère, clôturait la marche.

Tape-à-l’oeil, sans véritable retour ou réelle réflexion sur le pseudonyme et le double, Alias mieux foutus ne tenait malheureusement pas ses promesses. On demandait d’ailleurs aux participants de remplir un formulaire sur les alias (le BARP ou Brevet d’auto-réhabilitation pseudonymique), duquel on aurait pu créer en direct une multitude de choses, mais dont on attend encore les résultats. Mentionnons tout de même les quelques installations visuels dans le cimetière plutôt jolies, dont des projections d’images sur le toit de l’église. Dommage.

Les oracles, 14 octobre

Les oracles - crédit photo Simon Dumas

Les oracles – crédit photo Simon Dumas

Les Productions Rhizome, en collaboration avec Transcultures, présentait Les oracles, à la Salle Multi du complexe Méduse. Ce projet, qui témoigne de la rencontre entre des artistes de différents horizons, présentait un spectacle interdisciplinaire alliant la danse, le spoken word ainsi que divers procédés vidéo et sonores. Divers auteures et chorégraphes qui, au départ, ne se connaissaient pas ont été jumelés, provoquant un contexte de création hybride permettant aux artistes de créer hors de leur zone de confort.

Séparé en deux parties distinctes, Les oracles s’est amorcé avec Liquidation totale (tout doit disparaître), rassemblant le travail de la romancière et essayiste Martine Delvaux à celui de la chorégraphe Manon Oligny, et fut magnifiquement interprété sur scène par la danseuse Marilyn Daoust. La deuxième partie, intitulée Percées, alliait quant à elle le travail de la poète Catrine Godin à celui de la chorégraphe Karine Ledoyen et du créateur sonore Philippe Franck. La chorégraphie de Ledoyen, interprétée par Fabien Piché et Ariane Voineau, préalablement filmée dans le bois avec l’aide du vidéaste Thomas Israël, fut présentée sur grand écran. Philippe Franck s’est occupé de l’univers sonore en jouant en direct sur scène, ajoutant texture et emphase aux mots de Catrine Godin, le tout donnant un résultat éclectique intéressant et chargé d’émotions.

Paroles sur images, 14 octobre

Paroles sur images - Érika Soucy et Pierre Bouchard, crédit photo D-Max Samson

Paroles sur images – Érika Soucy et Pierre Bouchard, crédit photo D-Max Samson

Si Paroles sur images n’avait à priori que bien peu à voir avec le théâtre dans sa forme initiale, l’événement produit par Parenthèses 9, en collaboration avec CKRL et le Festival de la bande dessinée francophone de Québec, s’est avéré absolument splendide. En fait, la théâtralité s’est manifestée dans la mise en scène entre les dessins créés par des graphistes et des auteurs de BD et la lecture de textes d’auteurs. Ainsi, le trait de Bach colorait avec humour et dérision le satirique Comment crosser son prochain, une conférence de Line Beauchamp signé Catherine Dorion ; la poésie sale et poignante d’Erika Soucy dans Oiseau n’est pas ta langue s’envolait sous les pinceaux de Pierre Bouchard ; l’art graphique de PisHier, reconnaissable au premier coup d’oeil (L’Actualité, Les Affaires), accompagnait à la perfection l’histoire d’amour un peu naïve, mais d’une beauté sans jugement, d’un adolescent pour un autre garçon de son âge, dans Éducation physique de Nathaël Molaison ; finalement, Le grain de sable de Webster, chaudement applaudi par le public, narrant/slamant l’histoire de ce Malgache tiré de son île pour traverser la mer sur un négrier et voguer vers Dieppe puis une Nouvelle France du 17e siècle, fut épaulé par le talent de ValMo, qui sut même animer doucement son trait pour rendre l’image vivante et touchante. Les illustrations de Catherine Lemieux et David Gauthier créaient de superbes transitions entre les textes, et la musique de Nicolas Jobin et Frédéric Brunet nourrissaient les oreilles d’une trame sonore entre classique et éclectique, mais toujours juste.

Quatre courts textes bien différents, mais tous pertinents dans leur créneau, des dessins absolument magnifiques (que certains s’arrachaient à la fin de la soirée) et un jumelage absolument parfait entre les auteurs et les dessinateurs ont fait de cette soirée un happening qu’il faudra répéter. Une preuve supplémentaire de la forte vitalité de la bande dessinée à Québec.

À venir : deuxième partie – Dernier demain et Oeuvre de chair