Quand surgit le verbe impulsif : entrevue avec Joanie Poirier pour « Et quand vient le silence… »

par | 29 novembre 2015

Par Olivier Dumas

Dans l’intriguant Et quand vient le silence (on se rend compte que personne n’avait rien d’important à raconter), le collectif Grande Surface change le mutisme en parole interrogative.

Et quand vient le silence..., crédit Claire Renard

Et quand vient le silence…, crédit Claire Renard

Tout au long de l’entrevue, au Café In Vivo un après-midi ensoleillé, l’écrivaine de plateau Joanie Poirier se montre très volubile. Elle mentionne à quelques reprises la métaphore du couteau sur la gorge. Pour elle, une telle image explicite la force ressentie par le travail de l’homme de théâtre Rodrigo Garcia. Une dizaine des textes de ce dernier constitue la matière de l’œuvre performative Et quand vient le silence… «Un puissant sentiment m’a habitée lorsqu’une connaissance m’a fait découvrir l’écriture de Garcia», révèle l’instigatrice du projet.

En collaboration avec Jonathan Saucier, son implication comme écrivaine de plateau l’éloigne du rôle traditionnel du metteur en scène. L’écrivain de plateau conçoit le spectacle directement sur la scène. Par son approche qui accorde une place dominante à l’être, il vise à éveiller les sens par un langage qui prend naissance sur le plateau. Imbibé du propos franc sur la société mercantiliste par  l’artiste originaire de l’Argentine et exilé en Espagne, Et quand vient le silence… exclut également toute tentation moralisatrice. «Il n’y a aucun message à faire passer, sauf l’ironie ou le ridicule des situations. L’auteur vient de la pub et il en connaît bien les codes. Il semble nous dire qu’il ne nous guidera pas dans nos décisions à consommer ou non», souligne Joanie Poirier.

Présenté une première fois au Studio Claude-Gauvreau en dernière année de formation des finissants en interprétation et scénographie de l’École supérieure de théâtre de l’UQÀM en 2014, Et quand vient le silence…  souhaite également raviver la notion de groupe. En opposition aux courants individualistes, leur équipe reste soudée. «Il n’y a plus beaucoup de collectifs aujourd’hui. C’est la raison pour laquelle je veux donner tous les outils aux acteurs et concepteurs pour favoriser leur créativité et faire émerger des idées qui en amèneront d’autres par la suite. Le résultat final traduit véritablement ce que nous avions envie de dire nous, même si nous ne savons plus ce qui vient de nous et ce qui vient des autres.»

Joanie Poirier, crédit photo Andréanne Gauthier

Joanie Poirier, crédit photo Andréanne Gauthier

Chloé Barshee, Jérôme Bédard, Véronique Lachance, Audrey Leblanc et Mickaël Tétrault-Ménard composent la distribution du spectacle construit sous forme de plusieurs tableaux. «Ce sont cinq comédiens aux couleurs et aux tempéraments différents.» Par leurs prestations, ils illustrent «les relations difficiles que nous avons avec les vivants. Pris dans notre misère, nous avons oublié l’enfant qui vit à l’intérieur de nous, tout comme notre instinct d’animal.» Par ailleurs, la nourriture devient également une métaphore des excès de notre époque. «Il y a en aura sur la scène et nous verrons comment le corps réagit jusqu’à en devenir monstrueux», élabore Joanie Poirier. La spontanéité et une poésie singulière derrière le ton crû teintent l’ensemble de leur mosaïque aux interprétations multiples. «Les comédiens doivent garder en tête la recherche de traces de vérités malgré les bifurcations, les doutes et les détours.»

Rodrigo Garcia privilégie une approche de distanciation à des années-lumière de la méthode célèbre de Brecht. Plutôt que de s’éloigner de l’émotion d’avec le public, «c’est la notion de personnage qui est écartée pour permettre aux acteurs de puiser dans leur intériorité», soutient Joanie Poirier. Celle-ci y voit même une comparaison avec les réunions des Alcooliques Anonymes (AA) «où des participants racontent des choses terribles qu’ils ont vécues sur ton détaché, comme si tout était arrivé à une autre personne. Pourtant, les moindres détails y sont exposés avec vulnérabilité.» Une telle démarche se conjugue à la difficulté d’entrer en interaction avec soi-même et les autres. «Nous ne savons plus être en amour. Nous prenons soin de nos corps avec des régimes et du yoga, pour finir tout seuls en fin de compte.»

Dans l’une des vidéos diffusées sur Internet, nous voyons l’une des comédiennes à quatre pattes, des cônes comme substitution aux bras et aux pieds. «Nous voulions rapprocher la nature, l’image du chevreuil par exemple ici, avec celle d’une personne en déséquilibre.» En plus d’un esthétisme près de l’avant-garde de Garcia, la musique de ce théâtre performatif navigue entre une recherche sonore de morceaux méconnus et l’inclusion «de gros classiques quétaines» pour titiller la nostalgie du public, comme Pour Some Sugar On Me, un tube hard rock emblématique des années 1980 par la formation Def Leppard. «Notre compagnie veut amener les gens au théâtre par des références à la culture populaire», lance une Joanie Poirier, mystérieuse. La volonté de rejoindre des gens peu familiers avec le théâtral porte donc ses fruits. «Les plus beaux commentaires sont venus lors des représentations à l’UQÀM par notre entourage qui n’en voit pas beaucoup. Nos proches nous ont même demandé si ce que nous faisions était véritablement du théâtre. Mais peu importe, car le résultat leur a fait un bien immense». Ces échos favorables ont incité la troupe à montrer leur travail exploratoire ailleurs. «Nous avons proposé Et quand viendra le silence… dans différents lieux, certains ont refusé. La Chapelle a immédiatement dit oui.» Heureusement, l’institution de la rue Saint-Dominique constitue  à ses yeux le lieu idéal pour une signature pluridisciplinaire comme la leur qui s’inscrit dans un monde en quête de repère.

EQVLS-Banniere-Claire-Renaud

À la fois calme et fébrile, l’écrivaine de plateau apprend à canaliser son énergie pour mener à terme un tel projet dans un souci de qualité. «Personne n’est à l’abri de l’échec, je procède étape par étape.» Ses huit acolytes et elle (pour lesquels «elle a le plus grand des respects») sont retournés en résidence peaufiner «leur hymne à la vie qui mélange l’humour et le drame». Ils ont concentré leur attention afin que «les transitions ne soient pas abruptes comme une montagne de briques». Ses partenaires ont comme mission, d’ici leur retour sur les planches, de s’approprier davantage un langage plus authentique et impulsif. Malgré les retouches finales, Joanie Poirier garde confiance pour la réception de Et quand vient le silence…. «Sans prétention, je dirais que le show ressemble à tout le monde, ce qui en fait sa force.»

Et quand vient le silence (on se rend compte que personne n’avait rien d’important à raconter) Théâtre La Chapelle du 8 au 12 décembre 2015