Quand le féérique crash : entrevue avec Marilyn Bastien pour Les fées ont soif

par | 15 février 2015

par David Lefebvre

Légende

Crédit photo Patrick Filteau

Jeune comédienne et entrepreneure allumée, passionnée et ambitieuse, Marilyn Bastien semble tout avoir pour une carrière flamboyante dans le milieu théâtral, que ce soit sur scène ou en marge de celle-ci. Sous la bannière du Théâtre du Lys bleu, compagnie qu’elle a fondée en 2012, elle propose d’abord au public les célèbres Monologues du vagin, en compagnie de Carole Chatel et Anne-Maude Fleury. Amoureuse des arts, Marilyn est aussi une humaniste convaincue et une défenseure des plus démunies. « Je pense qu’un artiste se nourrit d’abord et avant tout de son vécu et de ce qui l’entoure. L’art nait de la société ; comme on s’inspire de la société pour créer, je pense qu’il est nécessaire de lui redonner. » Elle avait d’ailleurs en tête un mandat clair pour le Théâtre du Lys bleu : « Ma façon à moi de redonner, c’est ça : produire des spectacles et offrir une partie des profits à une œuvre de charité ou de bienfaisance dont le domaine d’aide s’apparente aux sujets de la pièce. Si le spectacle parle de toxicomanie, on donne alors à un organisme qui vient en aide aux toxicomanes. Dans le cas des Monologues, nous avons donné à La rue des Femmes, un organisme à but non lucratif qui vient en aide aux femmes en état d’itinérance et en grande difficulté. C’est une façon de faire du théâtre engagé, de défaire un peu les préjugés envers les artistes qui ne vivent que de subventions ou qui dégagent un certain snobisme. Je crois sincèrement que c’est important de se mobiliser, de donner une parole à ceux et celles qui ne peuvent pas le faire. Et les besoins sont criants, partout. »

Les monologues du vagin se sont imposés de façon naturelle à Marilyn Bastien. « Je marche par coup de cœur », dira-t-elle à propos de sa démarche pour la recherche de projets. « J’avais vu les Monologues en plein milieu de l’adolescence, montés par Denise Filiatrault au St-Denis. Je découvrais un nouvel univers, celui de la femme en moi. J’ai testé ensuite, quelques années plus tard, à l’école de théâtre, certains extraits, et ça fonctionnait. » Les différentes histoires, la condition féminine et le plaisir de parler de la femme l’emportent : les Monologues montent sur les planches en 2012 au Monument-National, sous la gouverne de Martin Desgagnés.

Puis vient le temps d’un second projet. Dans la continuité de la mission du Lys bleu, Marilyn Bastien rencontre l’auteure Denise Boucher en 2013 pour frapper un grand coup, celui de présenter à la nouvelle génération les mots de la pièce polémique Les fées au soif, et ce, bien avant que le théâtre de La Bordée de Québec ajoute cette pièce à sa programmation 2014-2015. « La rencontre a été extraordinaire. Mme Boucher m’est apparue comme une femme allumée, passionnante. Je l’aurais écouté durant des heures. » C’est par soir d’insomnie qu’elle découvre ce texte emblématique des années 70. « C’est en fouillant dans la liste des émissions en ligne sur le site de Radio-Canada que je suis tombée sur le reportage de Tout le monde en parlait qui abordait la censure lors de la création de Les fées ont soif. Ça m’a d’abord intrigué, puis j’ai lu des extraits ici et là. » La première lecture la laisse dubitative : le niveau de langage et la poésie l’étonnent, puis elle se demande si elle pourrait le jouer.

Affiche Les fées ont soif, crédit photo Rémy Savard

Affiche Les fées ont soif, crédit photo Rémy Savard

Elle propose la mise en scène à Caroline Binet ; son travail sur Médée, présentée à Denise-Pelletier en 2011, a pesé dans la balance. Mais est-ce que le Théâtre du Lys bleu désirait absolument une femme pour aborder Les fées ont soif, alors que le spectacle, ici, n’a été mis en scène que par des hommes ? « En fait, ce n’était pas important au départ que ce soit une femme qui mette en scène le spectacle. Mais j’avoue que depuis qu’on a commencé le travail, la dimension maternelle de Caroline et d’Eve Gadouas, qui joue dans la pièce, toutes deux mamans, apporte une tendresse qui aurait été plus difficile, voire impossible à capter si cela avait été un homme dans la chaise de Caroline. Depuis les premiers enchaînements, on « ressent » une sensibilité à fleur de peau : on est une gang de filles d’environ le même âge, qui échangent beaucoup sur notre condition de femme d’aujourd’hui. »

Les fées de la pièce sont l’incarnation des trois images de la femme: la femme, la mère, la putain. Est-ce que le propos s’est tari, s’est démodé avec le temps? Marilyn Bastien croit que non. « Mis à part quelques expressions que l’on dit moins souvent aujourd’hui ou même plus du tout, les Fées ont une profondeur et des thèmes absolument universels. Mais on a adapté quelques scènes à notre époque post-2000, car, au moment des lectures, pour différentes raisons, on s’est rendu compte que notre jeu, lors de certains passages, sonnait un peu comme À toi pour toujours ta Marie-Lou, surtout dans notre façon d’aborder la relation d’autorité entre un homme et une femme. Après discussion entre Ève, Caroline, Marie-Ève (Bélanger) et moi, on a bien vu qu’on ne vivait pas du tout ce genre de relation avec nos copains à la maison ! On a donc actualisé et ramené le jeu plus près de notre réalité. Mais les Fées sont encore brûlantes d’actualité. Monter les Fées aujourd’hui est plus pertinent que jamais : si les femmes ont acquis des droits depuis 40 ans, il y en a encore qui souffrent et qui meurent partout dans le monde pour le simple fait d’être une femme, et c’est inacceptable. »

La jeune comédienne s’emballe, me parle d’égalité, de féminisme, du mouvement social « women against feminism » qu’elle dénonce, puis dit : « Je rêve du jour où on n’aura plus besoin de parler d’égalité homme-femme puisque ce sera la norme. Que la Journée de la femme disparaisse, que les luttes soient gagnées, que les refuges ferment leurs portes par manque de clientèle. » Son idéalisme et son engagement sont contagieux.

En attendant ce monde idyllique, on peut joindre l’utile à l’agréable en assistant à la pièce Les fées ont soif au Monument-National, du 19 au 28 février 2015. Une partie des profits ira à l’organisme La rue des Femmes.