Paroles d’une jeune metteure en scène – Rencontre avec Alix Dufresne

par | 9 octobre 2014

par Sara Thibault

Alix Dufresne

Alix Dufresne

Alix Dufresne est une metteure en scène nouvellement diplômée de l’École nationale de théâtre du Canada (ÉNT). Du 21 octobre au 1er novembre, elle présente au Théâtre Prospero son spectacle Les Paroles, de l’auteur australien Daniel Keene. J’ai eu la chance de m’entretenir avec elle une heure à peine avant le début de ses répétitions, autour d’un thé à la menthe.

Alix m’explique d’emblée qu’elle a découvert Daniel Keene à cause du cours « Théâtre et mouvement » qu’elle a suivi à l’ÉNT sous la supervision de la chorégraphe Manon Oligny. Elle a choisi de travailler à partir des Paroles parce que la pièce « est très épurée ». Le texte fait à peine 15 pages et est écrit à la manière d’un cycle inspiré de l’Ancien Testament. « Les Paroles fonctionne comme une parabole qui pose la question de l’absence de Dieu et de la quête de sens. » Daniel Keene raconte l’histoire d’un couple qui se déplace avec une valise pour se trouver un logis. Alors que Paul prêche la parole de Dieu sans trouver personne pour lui prêter attention, sa femme Hélène le suit en restant toutefois bien ancrée dans le réel.

Dès le début de sa pièce, Daniel Keene mentionne très clairement que Les Paroles présente l’histoire d’un homme noir et d’une femme blanche. Il s’agit d’un élément qui participe à l’ostracisme que subit le personnage de Paul. Pourtant, Alix évacue complètement cette référence dans sa mise en scène. Elle m’explique : « Paul n’a pas besoin d’être noir pour être ostracisé. En parlant de Dieu, il est déjà perçu comme un weirdo, il est déjà rejeté. »

La danse et le mouvement occupent toujours une place importante dans le travail d’Alix. Les textes qu’elle monte, que ce soit Hamlet-Machine ou Les paroles, sont très courts. Sa voix artistique est étroitement liée au geste. « Je suis souvent plus à l’aise de mimer quelque chose que de l’expliquer avec des mots. C’est comme si le manque de mots se traduisait par la nécessité pour moi de passer par le langage du corps. Je veux faire un théâtre instinctif, sensoriel. » Durant les premières répétitions des Paroles, Alix fait travailler les acteurs avec des masques, ce qui a permis de développer une gestuelle à laquelle tout le corps participait. Puisque les comédiens ne pouvaient pas se servir des expressions faciales pour faire passer l’émotion du texte, ils devaient faire parler le reste de leur corps. Même si les masques ont disparu, le jeu des acteurs a été bonifié par cette étape du processus de création. Les comédiens avec lesquels elle travaille n’ont pas tous une formation en danse, mais il est nécessaire pour elle qu’ils aient une grande sensibilité. Alix a notamment trouvé en la comédienne Rachel Graton une grande complice qui parlait le même langage intuitif que le sien.

Les Paroles, crédit photo Raphaël Ouellet

Les Paroles, crédit photo Raphaël Ouellet

Les Paroles est l’un des premiers spectacles qu’Alix Dufresne a mis en scène à l’École nationale de théâtre, mais Carmen Jolin, la directrice artistique du Théâtre Prospero, l’a invité à le reprendre dans son théâtre. Elle voulait faire une place à la danse contemporaine dans sa programmation 2014-2015. Alix a l’impression de présenter enfin un spectacle abouti : « Les Paroles est vraiment le spectacle dont je suis le plus fière, celui qui me ressemble le plus. Malgré quelques changements ponctuels, il conserve une logique qui n’a pas changé. »

En ces temps d’austérité, je n’ai pas pu m’empêcher de questionner Alix sur le manque d’intérêt des gouvernements envers les arts et la culture actuellement. Elle a elle-même dû mener une campagne de financement pour que son spectacle voie le jour au Prospero et elle travaille dans le domaine de la publicité pour lui permettre de mener à bien ses projets artistiques. Au-delà du problème de financement, Alix considère qu’il y a un problème en rapport à la société des artistes : « Les finissants des écoles ne cessent pas de créer de nouvelles compagnies, d’ajouter des radeaux de plus dans la mer. Il faut s’entraider, collaborer avec des gens qui ont des intérêts communs. Il faut que les plus vieux parrainent les plus jeunes. Daniel Léveillée Danse travaille comme ça avec certains artistes comme Frédérick Gravel. » Pour produire Les Paroles, elle a approché la compagnie J’le dis là qui s’intéresse au théâtre de création et qui a accepté de la parrainer. « Pour moi, ça devrait être comme ça le théâtre au Québec. »

En plus de la pièce Les Paroles, Alix Dufresne prépare le spectacle Limbus, en collaboration avec le chorégraphe Dave St-Pierre. Puis, la saison prochaine, elle reprendra son spectacle Chutes à La Chapelle.

Les Paroles, du 21 octobre au 1er novembre 2014 à Prospero