Parle Eurydice : entrevue avec Louis-Karl Tremblay pour «Ombre Eurydice parle»

par | 2 avril 2019

Par Olivier Dumas

Dans Ombre Eurydice parle, Louis-Karl Tremblay se « colletaille » à la plume incendiaire d’Elfriede Jelinek. 

Louis-Karl Tremblay, crédit Isabel Rancier

« Oui, je suis la femme des décombres. Je suis celle qui ramasse encore et toujours les débris. » Voici une déclaration d’Elfriede Jelinek, écrivaine autrichienne, lauréate du prix Nobel de littérature (2004), à la réputation sulfureuse (traitée même de « communiste en cachemire »), que l’on retrouve dans un long entretien réalisé par Christine Lecerf dans le livre L’Entretien (Seuil, 2007). Une telle écriture qui dissèque l’innommable ne pouvait que plaire au metteur en scène Louis-Karl Tremblay, directeur artistique de la compagnie Théâtre Point d’Orgue. Après, entre autres, Les Troyennes dans un bain public et une relecture abrasive d’Yvonne, Princesse de Bourgogne de Witold Gombrowicz, ce dernier a trouvé un défi exaltant avec Ombre Eurydice parle. Elfriede Jelinek y réactualise le couple Eurydice et Orphée. Sous son scalpel, Eurydice ne joue plus à la femme docile, ne se laisse plus envoûter par la lyre de son amant. Dans les diverses réinterprétations du mythe, « elle n’a pas eu son mot à dire dans ses relations affectives », raconte le metteur en scène dans un café près du Métro Beaubien en fin de matinée. Pour se réapproprier un discours qu’il lui est propre, cette nouvelle incarnation « veut écrire, devenir une véritable écrivaine » et se distancier d’un Orphée métamorphosé en chanteur rock.

Photo en répétition, source page Facebook

Connue principalement par ses romans comme Enfants des morts (dont la version originale en allemand totalise 666 pages, le « chiffre du diable ») et La Pianiste (l’adaptation au grand écran par Michael Haneke a constitué pour Louis-Karl Tremblay la découverte de son univers, une expérience « saisissante »), la femme de lettres a écrit plus de 25 pièces de théâtre, entre autres sur la guerre en Irak (Bambiland), la terroriste allemande Ulrike Meinhof et l’obsession quasiment fasciste pour le sport (Une pièce de sport). De mémoire, peu ont été jouées au Québec à l’exception des trois de ses Drames de princesses : Jackie (sur l’ancienne épouse du défunt président des États-Unis) montée par Denis Marleau et un doublé Blanche-Neige et La Belle au bois dormant par Martin Faucher. Angela Konrad s’est risquée également à une lecture de Winterreise (d’après les lieder de Schubert, sur les ruines politiques de notre société contemporaine). « Avec Jelinek, nous avons la permission d’aller en profondeur, de répondre à la violence par une autre violence dans un monde hyperviolent », confie le metteur en scène. Car sa démarche féministe (« tranchée au couteau » selon ses dires) donne une parole à des femmes qui en ont été privées, silencieuses « derrière les grandes figures masculines ».    

Créée en 2013, Ombre Eurydice parle (Eurydike Sagt) se situe dans la lignée des plus récentes œuvres scéniques de la dramaturge, que Tremblay n’hésite pas à qualifier « de théâtre post-dramatique » sans véritable dialogue. Le texte original constitue un long monologue, un « grand pavé de 115 pages ». Jouer la partition dans son l’intégralité prendrait plus de trois heures. La version du Prospero devrait durer un peu plus d’une heure. « Si nous avions joué le texte au complet, le résultat aurait été imbuvable. » Le répertoire de Jelinek, qui mélange des influences à priori antagoniques (de la philosophie la plus pointue à des références à la culture pop), permet de nombreuses libertés. « C’est comme si Jelinek nous disait de nous débrouiller (avec la matière). Ses textes sont disponibles sur Internet, libre de droits. Sa vision du théâtre est celle d’un art vivant. » Une telle approche permet ici de fusionner diverses disciplines artistiques et de multiplier les interprètes. Au lieu d’une seule artiste en scène, les répliques se recoupent entre deux actrices (Macha Grenon et Stéphanie Cardi), une danseuse chevronnée (Louise Bédard) et un chanteur (Pierre Kwenders, « au charisme fou »). « Je ne voulais pas seulement une femme unique (sur scène), mais parler aussi de la collectivité. » L’image des poupées russes s’est imposée, « une personne en contient une autre ». Se dégage ainsi une réflexion sur la peur du vieillissement et sur un monde d’illusion qui fait souffrir les femmes.

Photo en répétition, source page Facebook

La collaboration avec la danseuse Louise Bédard constitue des retrouvailles avec celle qui lui a enseigné lors de ses études à l’UQAM. « Quand je l’ai vu danser dans Tout ce qui va revient de Catherine Gaudet, j’ai eu le goût de travailler avec elle. Elle dégage une lumière qui ne s’estompe pas avec les années », dévoile le metteur en scène, admiratif. Celui-ci a également permis à Macha Grenon, plus connue pour ses prestations à la télévision (Scoop, Nouvelle adresse) et au cinéma de renouer avec le théâtre – elle a déjà travaillé avec André Brassard. « Elle (Macha) se demandait ce qu’elle pouvait apporter à un tel projet lorsque je l’ai approchée. Pourtant, elle est d’une rigueur et d’une préparation irréprochables. » Directrice admirative de la compagnie, Stéphanie Cardi ne craint pas non plus ces zones tumultueuses, notamment par ses collaborations avec Angela Konrad (Auditions ou Me, Myself and I, Les Robots font-ils l’amour?).      

Si les exécutions scéniques de l’auteure de La Pianiste paraissent ressembler à celles de Sarah Kane, beaucoup plus souvent jouée sur les planches montréalaises (par des gens d’ici comme Brigitte Haentjens et Florent Siaud, ou encore des vedettes internationales en visite comme Isabelle Huppert), par leurs univers désespérés et leurs thèmes dérangeants, Louis-Karl Tremblay perçoit, au contraire, des différences majeures avec la seconde. Kane semble davantage, pour lui, « tirer dans tous les sens. » Le théâtre de Jelinek paraît « plus solide et mieux structuré par sa langue littéraire ». Par ailleurs, cette dernière revendique un élan de solidarité avec les autres femmes (elle dit avoir accepté son prix Nobel comme un geste de solidarité à l’égard des autres femmes) et distille une ironie derrière les atrocités. « On ne voit pas toujours combien je déconne, combien je tourne les choses en dérision », lance-t-elle dans L’Entretien, elle qui entretient un rapport ambivalent avec le théâtre. « Elle dit même préférer aller au cinéma pour se faire raconter une histoire », renchérit son nouvel orchestrateur.

Photo en répétition, source page Facebook

La nécessité pour cette nouvelle Eurydice d’écrire une parole authentique s’exprime par une volonté de s’affranchir des artifices du spectacle, aux antipodes des groupies qui assaillent son mari coureur de jupons. « Il demeure difficile qu’une créatrice soit reconnue à la fois pour son intelligence et sa sexualité. » Parmi les femmes de lettres qui pourraient s’apparenter à cette Eurydice, le metteur en scène cite Annie Ernaux, Patti Smith, Sophie Calle et Virginia Woolf.

D’un projet à l’autre, Louis-Karl Tremblay cherche à sonder les résonnances du monde, « éveiller les consciences », un choix astucieux avec Elfriede Jelinek et sa « parole d’engagement ».

Ombre Eurydice Parle du 11 au 27 avril 2019 au Théâtre Prospero

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A propos Olivier Dumas

Entre la ferveur, la curiosité et l’interrogation, Olivier Dumas veut toujours porter un regard empreint de passion, ludique ou engagé, sur cet art qualifié trop souvent d’éphémère. Il suit le théâtre depuis l’âge de douze ans, il a maintenant presque le triple. C’est en 2004 qu’il prend la parole à CHOQ.FM et la plume au Montréal Campus pour témoigner de son amour indéfectible pour les arts de la scène. À MonTheatre.qc.ca, il souhaite poursuivre son désir de s’émouvoir, de critiquer sans complaisance et d’approfondir l’un des derniers lieux susceptibles d’extirper l’humain de ses certitudes, de ses zones de confort. Journaliste, recherchiste, futur archiviste et bête curieuse de tout, Olivier croit au pouvoir rédempteur de l’art dans une société trop souvent dégueulasse pour les âmes sensibles.