On va se faire des enfants : parole intimiste et interrogations de notre époque

par | 10 mars 2015

par Olivier Dumas

Image promotionnelle pour On va se faire des enfants

Image promotionnelle pour On va se faire des enfants, crédit Hugo B. Lefort

Nous sommes un jeudi matin à Montréal sur l’avenue du Mont-Royal, quelques rues à l’est de Papineau. Dehors sous un soleil radieux, la température se réchauffe tranquillement. Au Café Le Placard, il règne ici une ambiance conviviale. Avec On va se faire des enfants, la nouvelle création qu’il dirigera trois soirs au Salon Particulier, le comédien et dramaturge Louis-Philippe Tremblay espère soulever des questionnements dans la tête du public. « J’avais envie d’écrire un texte sur de brûlantes préoccupations contemporaines » explique-t-il avec assurance.

Les balbutiements de sa cogitation intellectuelle avaient pour thème un hiver sans neige, relatant la disparition d’un enfant. « Je voyais là une métaphore puissante du déséquilibre de notre époque. » Petit à petit, la lecture d’articles sur la maternité de substitution a imposé une ligne directrice différente. « Je suis tombé sur un troublant fait vécu d’une femme aux prises avec la garde de ses enfants. Tout de suite, j’ai été interpellé sur les questions des droits accordés aux parents génétiques et à la difficulté d’établir un cadre sur les limites de la liberté ». Pour saisir les nuances épineuses sur les réalités des mères porteuses, l’artiste a consulté maintes lois. « J’aurais aimé avoir le budget pour engager un conseiller juridique, car il y a un flou au Québec. C’est le free for all. L’écriture permet de m’interroger sur le bien ou le mal sans fournir de réponses et sans faire la morale. Je fais confiance au jugement des gens », avoue-t-il.

Pour le Mimésis, la présente pièce s’inscrit dans la continuité du Chemin des Passes-dangereuses de Michel-Marc Bouchard et du Chant du Dire-Dire de Daniel Danis. Comme les deux précédentes œuvres, elle symbolise « l’ADN de la tragédie contemporaine ». Deuxième texte original de la compagnie, Louis-Philippe Tremblay, l’un de ses trois fondateurs, a voulu traiter avec finesse du vécu d’un couple masculin qui recourt aux services d’une mère porteuse. « Pour un auteur hétérosexuel, c’était un défi de rendre crédible le quotidien de deux gais. » Il précise toutefois qu’il ne signe pas ici un manifeste sur les revendications homoparentales. « J’étais surtout fasciné sur l’impossibilité pour deux hommes de se reproduire, une fatalité qui semble moins grande pour des hétéros. » Afin de rendre palpable le protagoniste féminin, de nombreuses heures de répétition avec la comédienne Sasha Migliarese ont permis d’apporter une « humanité » à cette étudiante qui accepte la somme de 32 000$ pour payer ses études. « Pour le rôle de Magdalena, nous avons fait passer des auditions. Sasha s’est immédiatement imposée. Le travail s’est poursuivi avec des périodes de réécriture marquées par le piétinement. »

On va se faire des enfants explore les sentiments de Gabriel (Guillaume Regaudie), « un homme au cœur tendre », qui après avoir perdu l’amour de sa mère, a compensé dans une vie de débauche autour de la vingtaine jusqu’à sa rencontre avec David (Yves-Antoine Rivest), un courtier en bourse. Ce dernier a vécu son enfance en famille d’accueil et est devenu un self-made man avec une profonde assurance en ses moyens. Les deux hommes désirent être pères. Ils rencontrent une étudiante qui vient de perdre sa bourse ; ils lui offriront de l’argent pour mener leur projet à terme. Mais le beau rêve connaît des doutes imprévus. « Magdalena est une personne dévouée à son futur qui tient à obtenir son diplôme et vivre dans un confort matériel. Il est clair dans sa tête qu’elle fait le bon choix de vendre son corps pour s’acheter une liberté. Comme elle le dit elle-même dans le texte, neuf mois de gestation pour le bonheur d’autrui, ce n’est rien sur une longue période de vie. C’est un fragment. Elle ne se perçoit pas comme une victime », confie-t-il.

En répétition

En répétition, photo Guillaume Regaudie

Après Pleine lune, un premier texte pour la scène et des collaborations à la scénarisation, l’acteur-dramaturge désire ici approfondir une écriture de la « souvenance » où les individus « deviennent également des êtres d’extase qui puisent dans leurs souvenirs. Les scènes se passent au temps présent, mais les personnages fantasment sur ce qu’ils n’oseraient jamais dire dans la vie ». Pour atteindre cet état « sublime », le jeune metteur en scène privilégie des acteurs « dévoués en omniprésente connexion avec leurs partenaires de jeu ». Parallèlement à cette dimension allégorique, Louis-Philippe Tremblay puise dans ses expériences cinématographiques pour conférer à l’ensemble du ton réaliste. « Les comédiens n’ont pas à chercher à l’extérieur d’eux, mais plutôt à plonger profondément dans leur intériorité. Ils doivent enlever tout artifice dans leur jeu pour exploiter la puissance du jeu intimiste. Cela exige une profonde humilité. »

Comparée à un fil de funambule par son traitement minimaliste et ses interprètes « livrés à eux-mêmes », l’expérience d’On va se faire des enfants allie donc une portée lyrique à un discours ancré à notre époque. Comme influence artistique, Louis-Philippe Tremblay cite l’adaptation au grand écran de Tom à la ferme par Xavier Dolan pour ses cadrages serrés et le dramaturge Jon Fosse (Rêve d’automne) pour la force de ses images métaphoriques. « Avec le moins de fioritures, j’essaie d’aller au plus près de la catharsis par la puissance poétique des mots. » Ce climat dépouillé renforce donc la dimension brute du questionnement du couple quant à la paternité, un questionnement aiguillé par un dossier spécial paru dans La Presse sur le sujet. « Parmi les réponses des intervenants, nous avions la peur de la mort. C’est la principale raison pour laquelle dans la pièce, David veut à tout prix un enfant pour combler un vide, pour laisser une trace. »

Derrière un récit intimiste se dégage également une volonté plus large d’alimenter des discussions polémiques. « Je crois en des débats qui exigent du courage politique, notamment sur la bioéthique. En travaillant sur le texte, j’ai constaté que dans notre société, les libertés de certaines personnes sont écrasées par d’autres. Les mères porteuses constituent souvent les femmes les plus pauvres et les moins scolarisées. Une chose demeure certaine, nous ne pouvons pas empêcher aux homosexuels le droit d’avoir des enfants si la science le permet ». Avant de quitter le café, le volubile créateur revendique une prise de parole « moins frileuse » de la part des artistes et des personnalités publiques. « Je crois parfois que nous n’avons pas eu de Troisième Guerre mondiale parce qu’il y a eu autant d’œuvres sur la Deuxième » dévoile-t-il dans l’expectative qu’On va se faire des enfants suscite son lot de réactions fortes.

On va se faire des enfants, du 19 au 21 mars 2015, au Salon Particulier