Ne pas engloutir la colère remuante – entrevue avec Catherine Bourgeois, metteure en scène d’AVALe

par | 4 mars 2014

par Olivier Dumas

Depuis une décennie, la compagnie Joe, Jack et John prend plaisir à décarcasser la pratique théâtrale de certains de ses codes et habitudes jugés plus traditionalistes. Sa directrice artistique et cofondatrice Catherine Bourgeois veut, avec son équipe allumée, approfondir encore et toujours cette démarche. La nouvelle pièce, AVALe, intrigue déjà avec ses allures de cocktail performatif entre sensation et réflexion.

avaleLe titre, ainsi que son orthographe avec ses majuscules (sauf pour la dernière lettre) accrochent d’emblée le regard. « Il s’est imposé par lui-même », raconte la sympathique metteure en scène rencontrée Aux Écuries sur l’heure du midi quelques instants avant la première entrée en salle de la production. Tout le processus de la « digestion » a alimenté leur désir d’aborder de nouveaux horizons ; car après l’acte d’absorber de la nourriture ou une nouvelle, il y a l’étape parfois subtile, révoltante ou indigeste « de devoir subir certains travers de la société, comme la pauvreté ou les déficiences du système de santé pour les personnes vulnérables. La colère s’installe comme l’addition de petites gouttes ».

Pour la toute première fois, Catherine Bourgeois s’est associée avec un collaborateur dramaturgique, soit le comédien, musicien et auteur Jean-François Nadeau. « Depuis les débuts de Joe, Jack et John, il s’est établi une façon de faire avec ses forces et ses faiblesses », explique-t-elle avec calme et assurance malgré le bruit des conversations animées à quelques pas du lieu de l’entrevue. « Et parmi les aspects que nous voulions peaufiner et améliorer, il y avait l’écriture. Avec entre sa participation dans le groupe les Zapartistes et dans Mommy,  Jean-François est un gars de création qui connait et comprend la dynamique de travail collectif ».

Parallèlement aux bouleversements sociopolitiques des deux dernières années, dont le Printemps érable, les histoires personnelles des artistes ont motivé cette envie « de prendre la parole et d’exprimer ses opinions », dévoile Catherine Bourgeois. La colère constitue un vecteur puissant de création, mais également un défi artistique. « Nous sommes moins portés à avoir de l’empathie pour un individu fâché, comparativement à la tristesse ou au bonheur. Une distance se crée et le public se sent moins touché ou interpelé. Il existe encore une forme de tabou, notamment lorsqu’une femme pète sa coche. Pourtant ce sentiment joue un rôle de catalyseur et donne une drive extraordinaire ». La créatrice mentionne également l’aventure pour les comédiens, entre autres pour Michael Nimbley, « qui, dans la vraie vie, ne ferait pas de mal à une mouche et qui, sur scène, doit mettre son poing sur la table ».Elle cite même un extrait de texte qu’elle apprécie particulièrement : Apologie de la colère des femmes, une charge publiée en 1999 par Hélène Pedneault. « Si l’on pouvait engranger l’énergie de la colère des femmes dans une immense génératrice, tout le monde en profiterait : je vous jure qu’on n’aurait plus à se taper les pratiques de mercenaires d’Hydro-Québec! »

Entre la première ébauche et la première représentation, deux années se sont écoulées. Catherine Bourgeois a lu plusieurs livres traitant de la colère, des changements radicaux et des transsexuels. « Les enjeux de l’oppression sociale à se fondre dans un moule et dans une case bien précise pour les genres sexuels marginaux ont nourri mes réflexions et ont été porteurs de sentiments forts ».

Aux dires de sa principale instigatrice, une expérience comme AVALe se démarque des autres productions de la compagnie comme Just fake it, par son traitement plus littéraire et plus chargé dans l’expression des sentiments humains.  Mais ses fidèles collaborateurs, qualifiés affectueusement de « vieux routards » poursuivent leur travail avec plaisir et rigueur. « Nous essayons que chacun des sons entendus apporte une tension supplémentaire sur les enjeux sous-jacents, témoigne-t-elle. Chacun des personnages a sa propre couleur sonore. » Les références à la culture populaire reviennent teinter l’environnement scénique, comme dans les réalisations précédentes. Les spectateurs entendront entre autres des chansons de Julio Iglesias (Je n’ai pas changé) et de Rage Against The Machine (Killing in the Name), et même les conseils ésotériques de Lise Bourbeau (Écoute ton corps). « J’aime inscrire les univers dans notre réalité nord-américaine avec humour et autodérision », souligne-t-elle ; une sorte d’équilibre dans son parcours entre l’innovation et la continuité.

Juste avant d’aller rejoindre sa troupe, Catherine Bourgeois espère avec la création et la présentation d’AVALe « rendre l’humain encore plus humain avec les voix de gens qu’on entend moins souvent sur les scènes et qui ont des choses pertinentes à dire ».

AVALe, du 11 au 29 mars 2014 Aux Écuries

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A propos Olivier Dumas

Entre la ferveur, la curiosité et l’interrogation, Olivier Dumas veut toujours porter un regard empreint de passion, ludique ou engagé, sur cet art qualifié trop souvent d’éphémère. Il suit le théâtre depuis l’âge de douze ans, il a maintenant presque le triple. C’est en 2004 qu’il prend la parole à CHOQ.FM et la plume au Montréal Campus pour témoigner de son amour indéfectible pour les arts de la scène. À MonTheatre.qc.ca, il souhaite poursuivre son désir de s’émouvoir, de critiquer sans complaisance et d’approfondir l’un des derniers lieux susceptibles d’extirper l’humain de ses certitudes, de ses zones de confort. Journaliste, recherchiste, futur archiviste et bête curieuse de tout, Olivier croit au pouvoir rédempteur de l’art dans une société trop souvent dégueulasse pour les âmes sensibles.