Métissage revendiqué : entrevue avec Xavier Huard pour la pièce «Muliats»

par | 27 janvier 2016

Par Olivier Dumas

Dans Muliats (Montréal en innu) des Productions Menuentakuan, Xavier Huard et son équipe souhaitent édifier des ponts entre les Premières Nations et les autres Québécois.

Xavier Huard, crédit phot Julie Artacho

Xavier Huard, crédit phot Julie Artacho

Au Café Aux Deux Maries, le metteur en scène-acteur élabore sur les intentions derrière la création collective qui sera sur les planches de la salle Fred-Barry. Avec les quatre interprètes, soit Charles Bender, Marco Collin, Natasha Kanapé Fontaine et Christophe Payeur, il a écrit une pièce pour créer des liens entre les autochtones et les allochtones. «Le théâtre constitue un médium intéressant pour établir des points de rencontre», confie-t-il. D’entrée de jeu, ce dernier tient à reconnaître au passage le défrichage du répertoire par la compagnie Ondinnok, «la seule compagnie de théâtre autochtone de langue française pendant 30 ans». Après quelques représentations de Muliats en itinérance dans des communautés, le directeur artistique du Théâtre Denise-Pelletier assiste à une répétition. «Claude Poissant m’a dit qu’il faut absolument que le public montréalais voie cela.»

Rédigée à dix mains, la partition intègre naturellement l’humour à des préoccupations plus sociales. Elle s’amorce sur l’arrivée d’un Innu de Mashteuiatsh, Shaniss, à Montréal. Une scène en particulier expose la confrontation des univers antagoniques et la complexité de trouver un espace aux références communes. Par ignorance, «son nouveau colocataire lui achète une coiffe. Pour lui, c’est la pire insulte que tu peux lui faire.» Par ailleurs, la rencontre entre des cultures variées a même nécessité des efforts auprès de l’équipe. Des mises au point ont été nécessaires «pour ajuster les flûtes. Cela ne peut pas se concevoir comme un projet catapulté, il faut avoir du temps.» Comme «leader de la construction dramaturgique» (comparée ici à une courtepointe), l’engagement dans une action concrète s’imposait.  Il permettait de dire tout haut des propos susceptibles de créer une réelle «rencontre entre deux solitudes. Nous posons des questions, mais nous ne sommes pas là pour dire aux gens quoi penser de la problématique. Ce n’est pas du tout un show pour faire du cash», dévoile un Xavier Huard qui collabore de près avec des communautés autochtones depuis près d’une quinzaine d’années.

Depuis son premier séjour à l’adolescence dans une communauté autochtone sur la Côte-Nord, les nombreux contacts directs ont changé sa vision sur des cultures parfois encore méconnues de la majorité. Il existe «un décalage entre la réalité et ce qui est perçu par les Québécois francophones. Je sens de bonnes intentions, mais rien n’est encore gagné.» À ses yeux, le reportage de l’émission Enquête, levant le voile sur les abus de policiers sur des femmes de Val d’Or, sonne l’alarme. «Quand je vois ce qui est fait aux gens les plus vulnérables, et comment ma société traite ces femmes qu’elles pointent du doigt, j’ai l’impression de vivre au Moyen Âge.» Éloignée des sujets médiatiques, l’approche du spectacle se démarque surtout par une vision constructive plutôt qu’une victimisation larmoyante. «De leur propre point de vue, les autochtones osent attaquer et dénoncer leurs défauts. Ce sont des gens en mesure de s’asseoir et de critiquer leur propre société avec discernement.» Une telle franchise n’occulte pas toutes les blessures encore vives, comme les tragédies autour des pensionnats. Les traumatismes d’enfants abusés et extirpés de leurs familles ont laissé de profondes cicatrices. Ces réalités dérangeantes «n’ont pas été ou très peu enseignées dans les écoles. Avec Muliats, nous faisons en quelque sorte la job des gens du Ministère de l’Éducation.»

Muliats, photo promotionnelle, crédit photo Hélène Chabot

Muliats, photo promotionnelle, crédit photo Hélène Chabot

Malgré les connaissances apprises dans les livres, les expériences concrètes constitueraient la meilleure stratégie pour développer une perspective globale. «Je connais le sujet à l’endroit et à l’envers. Pour les autochtones, le territoire a une grande importance, tout comme leur lien avec la nature. Certains vivent au fond des bois dans une extrême pauvreté. Des communautés au Québec n’ont pas accès à l’électricité,  même si elles demeurent à côté de centrales hydroélectriques comme au Saguenay». La phrase de Thomas King (Une brève histoire des Indiens au Canada) trouve ainsi un écho dans ses réflexions. L’auteur se moque avec sarcasme de «ces blancs qui savent mieux ce qui est bon pour les Indiens que les Indiens eux-mêmes.» Pourtant, le traitement de Muliats évite aussi le manichéisme dans les rapports entre autochtones et non autochtone. Dans l’esprit du «ni victime ni bourreau» d’Albert Camus, «personne n’est pointé du doigt comme étant coupable».

Pour façonner une approche percutante auprès du grand public, Xavier Huard bénéficie de «belles têtes»: la poétesse Natasha Kanapé Fontaine, Charles Bender qui anime l’émission pour adolescents C’est parti mon tipi et Marco Collin, le Bill Wabo des Pays d’en haut. «J’ai la crème de la crème des artistes autochtones. En équipe (avec également leur partenaire Christophe Payeur), nous avons beaucoup de fun. Ils n’ont pas le même humour que nous. Ils sont pince-sans-rire. Quand je suis dans les communautés, j’ai au moins un fou rire par jour.»

Dépouillée, la scène accorde une place prépondérante à la parole. «Les mots sont très importants. Nous entendrons même de petites discussions en innu. Il n’est pas nécessaire de comprendre pour en saisir le sens.» Dans une œuvre qu’il qualifie de physique, le metteur en scène reconnaît la griffe de deux influences marquantes de son parcours. «J’ai beaucoup appris de Serge Denoncourt (qui l’a dirigé dans Cyrano de Bergerac et Les trois mousquetaires au Théâtre du Nouveau Monde), notamment grâce à son spectacle GRUBB avec les Roms. Claude Poissant m’a aidé à comprendre le sens d’une œuvre. Par exemple, à un moment précis, Natasha incarne un personnage blanc extrêmement raciste». La caricature du comportement par la poétesse innue accentue «le pouvoir de la démagogie causé par ceux qui n’existent que par leurs certitudes».

Une telle collaboration interculturelle s’accompagne d’un espoir de mieux faire résonner les innombrables facettes de la culture autochtone, «une culture démocratique où tout le monde chante et danse. Je veux faire de l’art pour les individus qui n’ont pas de parole ailleurs et pour les marginaux que l’on pousse dans leur coin.» En cette fin de matinée ensoleillée, une panne de courant surgit en toute fin d’entrevue. Xavier Huard rigole avec un air détendu. Toutefois, il souligne que d’ici la première, «il reste encore beaucoup de travail à faire. J’ai des comédiens intuitifs, très allumés et j’apprends encore à contrôler la bête.»

Muliats, du 2 au 20 janvier à la salle Fred-Barry du Théâtre Denise-Pelletier