Match des étoiles 2016 : vivre des expériences

par | 26 mars 2016

Par Daphné Bathalon

Chaque année, le Week-end des étoiles s’avère un incontournable de la saison, non qu’on y retrouve de facto les meilleures performances et les meilleures idées, mais le public y assiste à plusieurs expériences d’improvisation, parfois réussies, parfois moins, mais toujours allumées et inspirantes. Alors que le dimanche, jeunes improvisateurs et vétérans s’affrontaient dans la Confrontation des étoiles pour déterminer les champions bruiteur, rimeur, transformiste, sprinteur, poète, chanteur, etc., lundi soir se retrouvaient sur la patinoire les étoiles de la LNI pour un match au niveau certes inégal, mais rempli d’histoires et de personnages des plus originaux. Qu’attendre de moins quand des joueurs comme Réal Bossé (à sa 14e participation au match des étoiles), LeLouis Courchesne (qui n’a pas son pareil pour saupoudrer un peu de folie dans une impro) ou Jean-François Nadeau et Eve Landry (deux bâtisseurs aux propositions échevelées) se retrouvent sur la patinoire? Parmi les joueurs, on comptait aussi la «jeune recrue» des Jaunes, Patrick Huard, qui a offert une belle performance tout au long du match.

Après sélection par les entraîneurs, voici quelle était la composition des équipes de ce 26e match des étoiles:

Les Bleus, de Christian Laurence : Marie-Ève Morency, LeLouis Courchesne, Patrick Huard et Eve Landry (capitaine).

Les Rouges, de René Rousseau : Réal Bossé, Jean-François Nadeau, Laurent Paquin (capitaine) et Johanne Lapierre.

Le match a commencé avec une première expérience, selon une idée de l’arbitre en chef Simon Rousseau : une double comparée jouée en simultané à raison de deux joueurs par équipe. Pendant 6 minutes, les quatre improvisateurs ont dû improviser côte à côte sur le thème Après-ski sans interagir avec l’autre équipe, un réel défi d’écoute. L’expérience n’a toutefois pas été très concluante, car les deux duos ont eu du mal à jeter des bases solides pour leur histoire. Cette catégorie a pourtant du potentiel, car elle permet d’avoir deux fils narratifs qui se répondraient ou se feraient échos, un style choral que l’on retrouve parfois en match régulier, mais qui se révèle souvent casse-gueule. De fait, l’impro a flirté avec la confusion, sans que l’arbitre sévisse, pour cette fois. Les Bleus ont ouvert la marque grâce à cette comparée.

A suivi L’idiot du village, une mixte de 5 minutes qui ne passera sans doute pas à l’histoire (et qui a mérité une punition de confusion aux deux équipes, lesquelles d’ailleurs n’étaient pas loin du cabotinage), mais qui aura à nouveau montré que Laurent Paquin est un véritable Jedi de la langue française. La troisième improvisation, la longue comparée Pater Noster, nous a menés dans deux univers aux antipodes. Les Bleus ont choisi d’improviser à la manière d’Ed Woods (souvent reconnu comme le plus mauvais réalisateur de l’histoire d’Hollywood) en nous plongeant dans une enquête menée par un incompétent et pendant laquelle on a entendu parler d’extraterrestres et de fausses soeurs… Les Rouges nous ont quant à eux offert une impro à la manière d’Orson Wells, où un curé incarné par Paquin combattait la tentation. Les Rouges ont empoché le dernier point de la première période après un comptage serré.

Crédit : Hugues Bergevin

Banqueroute, crédit : Hugues Bergevin

C’est en deuxième période que les habiletés des joueurs ont été mises le plus à l’épreuve avec une succession de très courtes improvisations comparées (30 secondes, 1 minute, 1 minute 30). Les joueurs ont bien su gérer leur minutage et leurs chutes, un exercice moins facile qu’il n’y paraît, tout en proposant des idées très différentes et ludiques sur les thèmes À la carte, Définition juridique et Banqueroute. Patrick Huard a d’ailleurs été hilarant dans Banqueroute, en père exaspéré par les pertes d’argent engendrées par le stand à limonade de ses enfants. Il faut dire que les Bleus se sont montrés particulièrement forts et rapides en comparée, en remportant notamment ces trois premières impro de la période pour mener la partie 4 à 2.

Échéance fixe, crédit photo Hugues Bergevin

Échéance fixe, crédit photo Hugues Bergevin

La salle et les équipes ont poussé un soupir d’aise à l’annonce de l’improvisation suivante, une mixte de 20 minutes, l’occasion de construire une trame et de développer un univers plus approfondi. Eve Landry et Jean-François Nadeau ont jeté les bases d’Échéance fixe: un monde où on reçoit, tout bonnement, un avis pour se faire annoncer le moment de son décès. Une date d’expiration fixée par le gouvernement, bien entendu. L’idée fort prometteuse a donné lieu à une improvisation échevelée dans laquelle le couple central Nadeau-Landry a, pour ainsi dire, vendu son âme au diable en acceptant de devenir collecteurs de vies pour éviter la mort de la femme, fixée pour un an plus tard. Mine de rien, l’impro a permis d’aborder des sujets assez sérieux : survivre à un proche, accompagner dans la mort, vivre le moment présent… et même, d’une façon un peu tordue, le suicide assisté. On a même eu une tuerie de masse dans les Plaines! Plutôt sévère, l’arbitre a estimé qu’en 20 minutes, l’impro s’était perdue en chemin, en plus d’avoir été dérangée par le cabotinage du joueur Courchesne, qui a récolté une punition majeure pour le coup. Avec une seconde punition de confusion aux deux équipes, les Bleus ont cumulé trois points de pénalité et dû accorder un point à leurs adversaires. Le public a manifesté son désaccord avec les décisions de l’arbitre et l’a sanctionné d’une petite pluie de claques. Point aux Bleus, qui ont totalement dominé cette période et ainsi pris les devants 5 à 3.

Cependant, au match des étoiles, le comptage… compte assez peu finalement, et les équipes l’ont bien démontré en troisième période, où tous ont lâché la bride à leurs idées. La période a d’ailleurs bien commencé avec la mixte « comique » Ce qui n’est pas à toi n’est pas à toi! avec Réal Bossé, Marie-Ève Morency et Patrick Huard, très vite rejoints par Courchesne, qui n’a pas pu s’empêcher de faire un pied de nez à l’arbitre, lui qui était à une punition de l’expulsion. Point Rouges.

Je l'aime, crédit photo Hugues Bergevin

Je t’aime, crédit photo Hugues Bergevin

Huitième improvisation du match, la comparée chantée Je t’aime a donné lieu aux meilleurs moments de la soirée. Les Bleus ont envoyé leur capitaine, Eve Landry, une habituée des chantées, pour casser la glace avec de l’afro-pop, sûrement une découverte pour la majorité des gens dans la salle! Landry a chanté sa satisfaction d’être la 3e femme de son mari, celle qui n’a ni à s’agenouiller ni à obéir, mais récolte uniquement le plaisir. Elle a été rejointe par toute son équipe, et Huard a fait sauter le plafond du Club Soda en déboulant dans la patinoire pour se déclarer la 5e femme. L’impro a été bruyamment applaudie, si bien qu’il semblait difficile pour les Rouges de remporter la comparée, mais il faut bien mal connaître le joueur Paquin pour douter… En un clin d’oeil, et profitant de l’exaltation du public, Paquin a retourné la salle en sa faveur avec un punk chrétien explosif sur la création de la Terre en sept jours par Dieu qui, s’ennuyant, créa ensuite l’enfer. Soutenu par son équipe, Paquin a empoché le point et permis aux Rouges d’égaliser la marque.

Deux improvisations plus posées ont suivi : la mixte Double vue, sur une rechute d’amour et d’alcool assez bien racontée, et la comparée L’ouvrage délicat, à la manière d’un mélodrame (Bleus) ou d’un mystère médiéval (Rouges). La proposition des Rouges a offert un joli alignement de métaphores sur le thème de la virginité que le public, peut-être aussi intéressé par une improvisation supplémentaire, a récompensé d’un point pour égaliser le pointage 6 à 6. Généreux, l’arbitre a offert une mixte de 4 minutes pour départager les équipes. Et les joueurs ont sauté dans la mêlée avec une histoire de faux duplex depuis l’Afghanistan, qui s’est révélé être le sous-sol de l’animateur… Une impro joyeusement confuse qui a couronné grands gagnants les Bleus de Christian Laurence.

Rendez-vous le 4 avril pour le retour des matchs réguliers de la coupe Charade!

Les étoiles du match
Première étoile (et mention Antidote): Laurent Paquin
Deuxième étoile: Eve Landry et Jean-François Nadeau
Troisième étoile: LeLouis Courchesne

Fin, crédit photo Hugues Bergevin

Fin, crédit photo Hugues Bergevin

 

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Daphné Bathalon

A propos Daphné Bathalon

Diplômée de l’École supérieure de théâtre (baccalauréat en art dramatique, profil critique et dramaturgie), Daphné Bathalon a été mise en contact tout au long de ses études avec divers types de spectacles vivants. Elle a ainsi pu explorer plusieurs facettes de la représentation. Plus particulièrement intéressée par le théâtre pour enfants, le cirque, l’improvisation et tout objet théâtral explorant la richesse de langue française et des arts visuels, Daphné souffre également de ce qu’on pourrait appeler un appétit insatiable pour les créations éclatées et le théâtre shakespearien (aucun lien!). Critique pour MonThéâtre depuis 2008, Daphné a aussi publié quelques textes dans la revue Jeu. Depuis quelques années, sa couverture théâtrale pour MonThéâtre s’est étendue aux festivals de théâtre à Montréal et à l’étranger. Elle est devenue membre de l’Association des critiques de théâtre du Québec en 2011.