Les rois et nous : entrevue avec Olivier Kemeid et Étienne Pilon pour « Five Kings »

par | 20 octobre 2015

par Olivier Dumas

Dans la cuisinette du Théâtre PàP un vendredi frisquet et nuageux, l’auteur Olivier Kemeid et le comédien Étienne Pilon décortiquent Five Kings, l’histoire de notre chute, un collage shakespearien de cinq heures présenté à l’Espace Go.

Olivier Kemeid - Crédit MH de Carufel

Olivier Kemeid – Crédit MH de Carufel

Les concepteurs du spectacle-fleuve y collaborent depuis cinq ans. À quelques jours de la première, les deux participants ont jugé et jugent encore l’expérience «casse-gueule» et vertigineuse. «J’ai d’abord été approché par Patrice Dubois et Martin Labrecque qui avaient monté précédemment le solo Everybody’s Welles pour tous autour du célèbre réalisateur de Citizen Kane. Ils rêvaient de reprendre le fameux Five Kings du même Welles qui fusionnait des tragédies historiques de William Shakespeare», explique Kemeid. Ce montage effectué à la fin des années 1930 a été un flop monumental et a laissé peu de traces pour la postérité. Pourtant, «Martin nous a appris que c’était la première fois qu’un plateau pivotant était utilisé au théâtre», réplique l’interprète de Richard II.

Le choix du dramaturge et ancien directeur artistique de l’Espace Libre pour réécrire Richard II, Henri IV, Henri V, Henri VI, Richard III dans des transpositions des années 1960 à aujourd’hui a rapidement émergé dans la tête des instigateurs du projet. Ces derniers se rappelaient l’une des meilleures réalisations scéniques de Kemeid, soit son adaptation de l’épopée L’Énéide en 2007, dans laquelle a joué Étienne Pilon lors d’une reprise en 2010. «Martin et Patrice ont souhaité que je fasse avec Shakespeare la même chose que pour Virgile. Et marcher sur les traces de Welles a quelque chose de fascinant. Il a fait une relecture de Jules César sous le régime nazi à une époque où il n’était pas courant de voir une telle liberté par rapport aux textes originaux. Il a dirigé une version de Macbeth avec des acteurs noirs sous l’influence vaudou. Et pour ce cycle des rois, je me suis permis mille et une libertés avec des complices. Car pour mener à terme une telle entreprise, il nous fallait absolument des alliés». Parmi ceux-ci, mentionnons Frédéric Dubois à la mise en scène.

Aux yeux d’Étienne Pilon, l’auteur dramatique anglais demeure une inspiration inépuisable «pour son côté baroque qui mélange le tragique et le comique. Hamlet est très drôle par bout malgré sa soif de vengeance. Nous retrouvons beaucoup d’intériorité et en même temps, ce sont des pièces d’action ».

Olivier Kemeid renchérit par une «comparaison sautée», selon ses dires, car «dans notre société moderne, l’œuvre de Shakespeare est la plus commentée après La Bible. Le monde est shakespearien. C’est lui qui a le mieux écrit sur les dictateurs. Je compare son importance à celles de Galilée et de Copernic. Il jette le public au sol, brise le quatrième mur. Son influence imprègne toujours la culture populaire. Lorsque Kevin Spacey parle à la caméra dans House of Cards, nous le reconnaissons immédiatement, remis au goût du jour. Même dans Game of Thrones, nous sentons sa présence. Dans ses pièces historiques, nous éprouvons le besoin de réfléchir à l’histoire avec un petit et un grand H. Par ailleurs, le Québec a appris à se décomplexer par rapport à lui, notamment grâce au travail de Michel Garneau et surtout au Vie et mort du roi boiteux de l’un de mes mentors, Jean-Pierre Ronfard, très influencé par Richard III ».

La persistance des mêmes enjeux sociopolitiques perdure depuis des siècles, à tel point que cela en «devient troublant. Dans les intrigues, je vois tellement d’échos à notre époque», constate Étienne Pilon. Ce dernier s’est imposé rapidement pour incarner la personnalité complexe de Richard II. «Étienne a une certaine forme d’autorité. Il était important de ressentir la dualité entre la force – c’est un roi – et la vulnérabilité d’un individu qui fond.» Le principal intéressé reconnaît les dilemmes de son rôle. «Mon roi veut la paix et que les choses se règlent d’elles-mêmes. Il est dépassé par les événements. Je suis face au public et je dois rester constamment dans un état d’intériorité. Le personnage veut s’évader, mais il est livré en pâture, possédé par ses démons.»

Crédit Claude Gagnon

Crédit Claude Gagnon

L’admiration pour sa rigueur demeure perceptible dans les yeux et les propos de son confrère. «Il a sur ses épaules la responsabilité d’entamer le cycle qui s’amorce dans les années 1960», correspondant ici à une époque de légitimité politique. «Les figures marquantes, peu importe nos allégeances, comme les Kennedy, De Gaulle, Jean Lesage, imposaient le respect. Le sentiment collectif était très fort, tout comme la volonté de construire un état moderne au service du peuple. Les politiciens n’étaient pas là pour mettre de l’argent dans les abris fiscaux. Paradoxalement, c’est également là qu’est apparu le début d’un sentiment de honte.» Dans Richard II, Pilon en perçoit la conséquence chez Lancaster «qui veut avoir la couronne», posant ainsi la question de la légitimité de celui «qui souille l’institution. Les mécanismes de pouvoir se répercutent même dans les relations familiales avec le père, la mère et les cousins. Lancaster va même voler sa propre tante». Selon eux, l’obsession de la figure paternelle se répercute encore en 2015 «avec un Justin Trudeau qui autographie des portraits de son père», ou encore un Pierre-Karl Péladeau «qui cherche à se prouver» par rapport à ses origines.

Si chacun des «actes» de Five Kings a une personnalité bien différente des autres, tous se terminent tragiquement par un renversement de pouvoir. Après un Richard II volontairement «plus rigide», la deuxième partie, Henri IV, plonge dans les années 1970, soit une période marquée par les effluves du scandale du Watergate, la crise d’Octobre ou le ressac vécu après Mai 68. La jeunesse radicale explose. Le bouffon Falstaff sous les traits de Jean Marc Dalpé devient même l’emblème du mouvement hippie. «La contre-culture transparaît clairement par son contraste avec le roi Henri IV (Emmanuel Schwartz). Elle montre l’opposition entre la taverne et le trône», explique Olivier Kemeid. Pourtant, toute cette énergie effervescente ne laisse pas encore une place prédominante à la gent féminine. Celle-ci devient heureusement de plus en plus importante dans les actes subséquents. «Nous pourrions en avoir une vision idyllique, mais ce monde y est encore très macho. Peu de femmes occupent des postes de pouvoir.» Loin de tout traitement nostalgique, il peut se dégager pourtant dans cette portion du spectacle «une certaine mélancolie». Pour Kemeid, «il y avait une véritable volonté de réunir les différences entre le haut et le bas, entre le vulgaire et le riche. Ce non-accomplissement a entraîné la mise en échec de nombreux projets collectifs».

Crédit photo Claude Gagnon

Crédit photo Claude Gagnon

Dans la décennie suivante (personnifiée par Henri V), l’état d’esprit d’une société plus «dépressive» est marqué par l’échec référendaire au Québec, des récessions et l’arrivée au pouvoir d’une droite dure sous Reagan et Thatcher. «Cette période correspond à la fin de la création collective, à la véritable mort de Woodstock. Je me souviens d’avoir vu de moins en moins de monde à la maison», témoigne Olivier Kemeid. Pour les années 1990 avec Henri VI, l’invasion irakienne et les effets de la mondialisation ont failli entraîner «l’éclatement d’une troisième guerre mondiale». En précisant rapidement ce segment de la production, l’écrivain intellectuel parle pourtant de son rêve «qu’un Africain vienne me voir après une représentation pour me dire qu’il a reconnu les conflits au Congo ou au Rwanda».

Pour alimenter cet insolite événement, l’un de leurs acolytes Patrice Dubois a eu l’idée d’un blogue et d’un site Web. «À la place du traditionnel cahier d’accompagnement, nous avons ouvert à tous et à toutes notre atelier pour explorer les dessous de notre projet qui n’entre dans aucune case définie. Nous ne nous attendons pas à 2 millions et demi de visiteurs, mais nous sommes heureux de donner accès à notre travail, à nos erreurs, à nos doutes, à nos réussites», confirme un fébrile Olivier Kemeid. Dans l’aire du début du 21e siècle (représenté par la dernière partie de Five KingsRichard III), une telle présence virtuelle expose «le dur labeur de la création loin du résultat instantané. Je me brasse le cul là-dessus depuis cinq ans, c’est le temps que ça sorte pour en voir les fruits». Et c’est la même fusion de fébrilité et de conscience de la charge de travail qui imbibe les dernières phrases d’Étienne Pilon, également acteur en 2008 dans un autre marathon théâtral, Bob de René-Daniel Dubois. «Je mesure encore l’ampleur de la chose. Nous sortons de scène à minuit presque tous les soirs. C’est une aventure rare, un événement, un véritable engagement. Lorsque j’entends de dos le monologue final de Louise Laprade, je ne peux m’empêcher de pleurer et de me dire tabarnac, faut que j’assume et rende hommage.»

Five Kings, à l’Espace GO du 20 octobre au 8 novembre 2015

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A propos Olivier Dumas

Entre la ferveur, la curiosité et l’interrogation, Olivier Dumas veut toujours porter un regard empreint de passion, ludique ou engagé, sur cet art qualifié trop souvent d’éphémère. Il suit le théâtre depuis l’âge de douze ans, il a maintenant presque le triple. C’est en 2004 qu’il prend la parole à CHOQ.FM et la plume au Montréal Campus pour témoigner de son amour indéfectible pour les arts de la scène. À MonTheatre.qc.ca, il souhaite poursuivre son désir de s’émouvoir, de critiquer sans complaisance et d’approfondir l’un des derniers lieux susceptibles d’extirper l’humain de ses certitudes, de ses zones de confort. Journaliste, recherchiste, futur archiviste et bête curieuse de tout, Olivier croit au pouvoir rédempteur de l’art dans une société trop souvent dégueulasse pour les âmes sensibles.