Les repères non-tranquilles derrière les apparences

par | 5 avril 2013

Entrevue avec Annick Lefebvre, par Olivier Dumas

À quelques jours de la première de Ce samedi il pleuvait aux Écuries, son auteure, la sympathique, allumée et volubile Annick Lefebvre nous a parlé de son parcours singulier et de son désir d’inscrire une parole brute dans sa société.

Alors qu’elle étudiait au baccalauréat en critique et dramaturgie (aujourd’hui Études théâtrales) de l’Université du Québec à Montréal (UQAM), la jeune créatrice rêvait d’être critique de théâtre. Des événements inattendus lui ont permis de rencontrer des artistes qui l’ont convaincu d’approfondir et d’explorer, plutôt, son potentiel de dramaturge. «Tout d’abord, je me suis retrouvé par hasard dans un café de la rue Saint-Denis où avait lieu la première édition de Festival du Jamais Lu », raconte-t-elle. Cette rencontre annuelle entre le public et de nouvelles œuvres l’a rejointe dans sa manière de concevoir le théâtre. Au fil des années, elle a participé à plusieurs de ses éditions successives comme invitée, parfois même comme spectatrice qui considère ces soirées comme « des rendez-vous secrets ». Par ailleurs, à la même époque, un ami critique l’a entraîné à une représentation d’Autodafé d’Olivier Choinière, « où les spectateurs étaient invités à écrire leur propre manifeste révolutionnaire. J’ai rédigé le Manifeste à refouler sur le droit d’avoir l’air bête, complexe et asocial. Un an plus tard, le Théâtre du Grand Jour (compagnie qui a créé le spectacle dans une mise en scène d’André Brassard en 1999) m’a appelé pour participer à un Sommet sur l’engagement », confie-t-elle.

Annick Lefebvre, en compagnie de Marc Beaupré, metteur en scène et de Julien Véronneau, assistant metteur en scène.  Crédit : Jérémie Battaglia

Annick Lefebvre, en compagnie de Marc Beaupré, metteur en scène et de Julien Véronneau, assistant metteur en scène.
Crédit : Jérémie Battaglia

D’autres textes ont émergé de sa plume, entre autres Artères parallèles en 2010 et La messe en 3D, dont elle a assuré la mise en lecture à l’édition 2012 du Festival du Jamais Lu. Ce samedi il pleuvait a connu plusieurs réécritures et deux lectures publiques, d’abord au Jamais Lu en 2009, mais aussi au Centre des auteurs dramatiques en 2011, sous la gouverne de Philippe Lambert. Pour la véritable création théâtrale qui foulera bientôt les planches des Écuries, Olivier Choinière a conseillé, encouragé et aiguillé Annick Lefebvre. « Son aide a été précieuse dans mon travail », précise cette dernière.

Vingt fois sur le métier, remettez votre ouvrage, disait Nicolas Boileau. Fort heureusement pour Annick Lefebvre, après d’innombrables heures à fignoler sa partition, l’équipe du théâtre de la rue Chabot lui a réservé un accueil chaleureux et l’a encouragé à monter la production comme elle en avait envie, plus précisément comme un miroir déformant la réalité exprimée dans une langue qu’elle qualifie d’impitoyable.

Pour sa transposition scénique, elle désirait dérégler les codes traditionnels de la représentation théâtrale. Le metteur en scène Marc Beaupré (derrière le succès de Caligula remix) a voulu surprendre la dramaturge d’abord par le choix de sa distribution. Dans l’histoire de cette famille de la banlieue de Saint-Bruno-de-Montarville, les adultes de 45 ans sont interprétés par les comédiens qui ont l’allure plus jeune (soit Marie-Ève Milot et Alexandre Fortin), alors que les adolescents de 15 ans (les frères jumeaux Sébastien et Maxime David) paraissent plus vieux que leurs parents. « Par mon écriture, je veux briser certains moules, alors j’exige d’un metteur en scène qu’il m’étonne par une vision originale de mon texte ». À son grand bonheur, les perceptions varient d’un concepteur à l’autre, impliqué dans le processus artistique. « Marc aborde la pièce comme une tragédie, avec des alternances entre les moments où les répliques sont projetées comme des mitraillettes et les instants de silence. La direction des Écuries perçoit d’abord du texte sa dimension politique et sociale », renchérit-elle.

Bien qu’Annick Lefebvre ait grandi dans un quartier paisible de Saint-Bruno-de-Montarville, les liens avec sa propre vie demeurent quasi-absents, ne serait-ce, comme les deux enfants de la pièce, qu’elle a déjà eu un Grand Danois. Le reste relève de la fiction pure. Par contre, elle revendique un univers rempli de références à l’actualité tout en assumant le risque que le propos devienne désuet d’ici quelques années. Les protagonistes parlent entre autres de l’effondrement du viaduc de la Concorde ou encore de la reprise « discutable » d’une chanson de Fred Fortin par William Deslauriers, l’une des vedettes de Star Académie. « J’aime un théâtre qui soit bien inscrit dans sa société, qui n’ait pas peur d’y mettre ses deux pieds et ses deux mains. Certains croient que pour qu’une pièce voyage bien ailleurs, celle-ci doit évacuer toute indication locale. Ça m’énerve. Lorsqu’une référence précise est placée au bon endroit, elle peut être à la fois locale et universelle ».

L’enfant sauvage du Jamais Lu, comme elle aime se décrire, voit la création comme un acte d’endurance, non seulement pour ses collaborateurs, mais également pour elle-même. « Je fais exprès pour que mon écriture ne soit pas facile à prononcer. Je peux passer facilement plus d’une heure à retravailler une seule phrase. Cela force le metteur en scène à choisir de bons acteurs. J’aime me confronter à mes propres textes. » Si je suis apte à transmettre l’urgence viscérale des choses, je m’attends à ce que les autres puissent le faire aussi. »

De la réception Ce samedi, il pleuvait, elle s’attend à ce que « les gens ressortent du théâtre avec des opinions tranchées et des réactions vives ». Si Annick Lefebvre craint les critiques tièdes face à son travail, ses futures réalisations en intrigueront plusieurs, comme les six monologues féministes de J’accuse. Un verbe qui promet d’autres rendez-vous intrigants.

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A propos Olivier Dumas

Entre la ferveur, la curiosité et l’interrogation, Olivier Dumas veut toujours porter un regard empreint de passion, ludique ou engagé, sur cet art qualifié trop souvent d’éphémère. Il suit le théâtre depuis l’âge de douze ans, il a maintenant presque le triple. C’est en 2004 qu’il prend la parole à CHOQ.FM et la plume au Montréal Campus pour témoigner de son amour indéfectible pour les arts de la scène. À MonTheatre.qc.ca, il souhaite poursuivre son désir de s’émouvoir, de critiquer sans complaisance et d’approfondir l’un des derniers lieux susceptibles d’extirper l’humain de ses certitudes, de ses zones de confort. Journaliste, recherchiste, futur archiviste et bête curieuse de tout, Olivier croit au pouvoir rédempteur de l’art dans une société trop souvent dégueulasse pour les âmes sensibles.