Les photos choppent-elles la vie? Entrevue avec Maxime Robin pour « Photosensibles »

par | 1 avril 2016

Par Olivier Dumas

Dans Photosensibles, Maxime Robin et ses acolytes désirent entraîner notre regard au-delà des apparences, afin de scruter différemment un monde en perpétuelle mouvance.

Maxime Robin, crédit Daniel Richard

Maxime Robin, crédit Daniel Richard

À Québec, la pièce a connu une présence remarquée au Théâtre Premier Acte  en 2014. Elle débarque ces jours-ci à la Salle intime du Prospero, dans l’espoir de secouer quelques-unes de nos illusions optiques. Elle démentira peut-être l’écrivain-journaliste français Hervé Guibert, qui affirmait dans un article sur Susan Sontag (figure marquante pour Robin), tiré du livre La photo inéluctablement: «Nous ferions donc un mauvais usage des images: l’objectif serait un bandeau mis sur la vue, un rétrécissement au lieu d’un élargissement.»

Cofondateur de la compagnie La Vierge folle (inspiré d’un titre «drôle, poétique et mystique» découvert à l’adolescence), avec Noémie O’Farrell, celui qui aime se décrire comme un «albinos déterminé» décrit les trois axes de leur démarche. «Nous cherchons d’abord à adapter des textes existants. Ensuite, nous explorons de nouvelles manières de s’exprimer. Finalement, tout jugement est interdit afin de montrer une humanité dans toutes ses nuances. Il n’y a pas de méchants. Car l’empathie est l’arme la plus redoutable. Le public doit faire son propre verdict», précise-t-il, à une petite table ronde dans l’entrée du théâtre de la rue Ontario, un après-midi ensoleillé.

Pour réapprendre à observer notre environnement, les deux directeurs artistiques ont effectué un choix de cinq photographies historiques provenant certainement «d’une caméra qui ravive le combat», pour reprendre le vers d’un récent recueil de poésie de Nicole Brossard intitulé Temps qui installe les miroirs. Pourtant, la bougie d’allumage découle plutôt d’une anecdote personnelle. «Comme cadeau de Noël, ma mère m’a offert un album de photographies. Chacune d’elle avait été récompensée par le Prix Pulitzer. J’ai trouvé cela à la fois excitant et dur à regarder. Nous avons le goût de pleurer devant autant de douleur, mais nous trouvons aussi des sources de lumière et de joie», confie Maxime Robin. Une première sélection d’une quinzaine de documents iconographiques a été effectuée. À ses yeux, le médium aux multiples potentialités permet d’interroger la société. Un recueil court, mais substantiel en réflexions, Il y a trop d’images du cinéaste Bernard Émond, a guidé la construction «d’un spectacle d’espoir malgré la gravité des propos. Nous avons volontairement occulté les clichés trop connus, comme la petite fille nue brûlée au napalm (Prix Pulitzer 1973), ou encore la jeune Afghane aux yeux verts (en couverture du National Geographic en 1985). Nous en avons privilégié d’autres qui nous paraissaient plus intrigantes et mystérieuses.»

Une sorte de casting a tenté de réunir les meilleurs auteurs susceptibles de développer une vision sensible par rapport aux sujets retenus. Un soupçon de suspense a teinté la suite de l’aventure qui fut, aux dires de l’un des deux instigateurs, un processus difficile et long de six mois. «Nous avons envoyé des cartes postales avec une adresse de retour qui empêchait les artistes pressentis de nous retrouver. Certains ont manifesté de la curiosité, d’autres de la colère. Il y a eu même des refus.» Fort heureusement, les réponses affirmatives sont venues de proches ou d’individus aux affinités sélectives. «Véronique Côté est une amie dont j’admire la qualité de sa plume. Elle réunit avec brio l’intime et l’ultime ; elle maîtrise dans une langue extraordinaire toute la poésie qui est perceptible dans le monde. Son univers relève de l’ordre de la naissance, de la mise au monde. C’est la raison pour laquelle elle commence le show. Roxanne Bouchard (À travers elle) avait abordé des sujets comme la guerre et le deuil avec beaucoup d’aplomb, avec, entre autres, le caporal Patrick Kègle. Jean-Michel Girouard est un grand fan de hockey, et un couple qui s’aime est aussi un sujet parfait pour lui, d’autant plus que l’acteur qui interprète le texte, Guillaume Pelletier, est aussi un grand romantique. Les cinq auteurs sont déjà dans la cour des grands, par leur habileté à rapprocher le rire et les larmes.»

La Vierge Folle, crédit photo Jérémie Battaglia

La Vierge Folle, crédit photo Jérémie Battaglia

Un demi-siècle sépare la photographie la plus ancienne de la plus récente. La violence se retrouve toujours en opposition à la tendresse. «Les cinq vignettes (dont l’identité demeure volontairement secrète dans cet article, NDR) sont entrecoupées de ma présence comme maître de cérémonie. Nous sentirons l’influence de mon parcours académique. Je voulais ajouter une touche de légèreté, comme un tournesol qui se tourne vers le soleil.»

Dramaturge «à l’approche touristique», Jean-Philippe Lehoux constitue pour l’équipe un choix adéquat pour capturer les atmosphères d’un autre coin de la planète. Jean-Michel Déry se glisse dans la peau «d’un photographe occidental qui doit vivre avec le sentiment qu’il a volé toute la souffrance du pays. Le personnage dit même qu’au moment de la remise d’un prix récompensant son travail, lui se remplit l’estomac de petits canapés à New York, pendant qu’un continent en entier crie à l’agonie.» En parallèle aux quatre monologues (une structure dramatique qui fascine Robin «pour l’adresse frontale au public»), une partition à quatre voix, écrite par Gilles Poulin-Denis apporte de nouvelles perspectives, sur un thème maintes fois traité, entre autres dans Je pense à Yu de Carole Fréchette. «Gilles a grandi à Saskatoon et a vécu à Montréal. Il demeure maintenant à Vancouver où il se trouve en contact direct avec la culture asiatique.» Dans May 35th 1989, un homme «se bat homme contre la guerre, contre la machine, à la différente de Flower Power de Véronique Côté, où une fille s’opposait à un autre être humain. C’est fou de voir l’évaluation.»

À la fin de l’entrevue, Maxime Robin confirme la nécessité d’une parole véritable comme une preuve d’engagement. En pelant un pamplemousse, il mentionne entre autres deux influences marquantes pour lui : Diane Arbus («qui a donné une vie à ceux qui étaient sans visage») et Robert Lepage («La face cachée de la lune m’a donné le goût de faire du théâtre»). Après son périple à Montréal pour ce Photosensibles au contenu intrigant, La Vierge folle se lancera dans «un autre projet complexe» où une fois de plus, l’individu se conjugue au collectif : disséquer la mémoire d’une personne, et «par le fait même, celle de tout un peuple».

Photosensibles, du 6 au 23 avril 2016 au Théâtre Prospero