Les Mutants : retour en classe

par | 5 novembre 2012

par Gabrielle Brassard

Crédit photo : Maude Chauvin

Les Mutants, ce sont des adultes qui, le temps d’une soirée, retournent à l’école : uniformes, tests en tout genre, dictées, exposés, le tout orchestré par un maitre sans pitié. À travers cet exercice, la vieillesse, la culture générale et un appel à réfléchir sur qui nous sommes.

Née de la rencontre entre le théâtre du Grand Jour et celui de la Banquette arrière, Les Mutants, une idée de Sophie Cadieux et de Sylvain Bélanger, revient sur les planches après l’immense succès de l’an dernier, mais cette fois à l’intérieur des murs de La Licorne.

« Je voyais ça comme un pyjama-party théâtral », explique Sophie Cadieux. « Quand elle m’a dit ça, ma réaction a été : ok… on fait quoi avec ça. Moi je suis plus vieux, je joue de moins en moins », rétorque Sylvain Bélanger, metteur en scène et comédien dans cette aventure, lors de notre entretien. « Je me suis demandé pourquoi j’avais réagi ainsi, et la réflexion est partie de là », ajoute Sylvain.

La réflexion est multiple dans cette pièce qui mélange auto-fiction et vérité, intimité et didactique, jeunesse et vieillesse. Justement, comment se définit cette dernière? Dans le corps, dans la tête, mais aussi à travers la société québécoise, ce qu’elle était et ce qu’elle deviendra. Autant de métaphores sur le temps qui passe, en nous comme en société, et qui s’exprime à travers des costumes trop petits pour les élèves, des exercices scolaires exigeants et des prises de position qui sont politiques et sociales.

Le spectacle pose des questions, mais pousse aussi à l’engagement, à la prise de conscience personnelle et collective. « Il y a beaucoup de révolte au Québec, mais il n’y a pas de révolution. On dirait qu’il n’y a pas eu de relais dans notre histoire, entre les jeunes et les vieux, entre les différentes périodes. On vit dans le monde des boomers, et on vit dans une société plus conformiste qu’on le pense. Ce qui m’effraie, c’est que tout ce qu’on avait cassé à l’époque et qu’on trouvait insupportable est aujourd’hui supporté. Ça me trouble. », confie Bélanger. Même son de cloche chez Sophie : « On appelle au mouvement. ll y en a eu un au printemps, mais il n’est pas complété. » Les deux concepteurs ajoutent que de petits clins d’œil aux événements du Printemps érable ont d’ailleurs été ajoutés à la pièce originale, sans en actualiser tout le contenu « car la nature du spectacle parle d’elle-même», selon la comédienne.

Comme l’expliquent les deux créateurs, il y a de tout dans ce spectacle : l’épreuve ultime de la dictée, une fanfare, une chorale, de la danse contemporaine, une joute oratoire, des exposés oraux. « C’est une dure épreuve ; ils en ressortent transformés, et la plupart vieillissent. Ils ont des marques sur le corps de ces exercices », raconte Sylvain Bélanger, qui joue au maître d’école avec les Mutants de la salle. Chaque soir, le maître présente un « exemple du monde vivant » : quelqu’un de différent à chaque représentation vient présenter un petit exposé. Un médecin, une travailleuse sociale, un politicien, un journaliste, par exemple.

 

L’idée, c’est de faire faire un parcours aux élèves sur la scène, « un exercice qui nous confronte à ce qui a vieilli en nous, au Québec ; sommes-nous encore aussi jeunes qu’on le prétend? Quand devient-on vieux? Ça se passe autant dans le corps, dans la tête, mais aussi dans les politiques sociales du Québec. C’est un spectacle engagé, mais à travers le spectre des individus qui le font. Il y a un regard sur l’intime, mais aussi sur le social, parce qu’on cherche tous notre place dans la société. Les Mutants, c’est à mi-chemin entre la fiction et la vérité », explique Sophie Cadieux.

Les comédiens, au nombre de huit, forment à eux seuls une microsociété, qui reflète un portrait plus global : les leaders, les plus faibles, les têtes fortes. Est-il possible de s’affranchir des modèles, des dynamiques de groupe, des idées reçues, pour « devenir quelqu’un »? Les Mutants se posent la question.

Le texte, travaillé surtout par Cadieux et Bélanger, est essentiellement constitué d’extraits d’archives, transformés en jeux, en épreuves. Questions, passages de romans fondateurs ou de discours ; réponses, parfois avec le cœur, parfois avec la raison, ou avec une lettre publiée dans un média. Des réponses intimes se mélangent à des prises de position plus sociales.

Les deux concepteurs qui monteront sur la scène de La Licorne pour devenir eux aussi des Mutants avec les autres comédiens de la Banquette arrière, cherchent à pousser la réflexion sur qui nous sommes, comme individus vieillissants, mais aussi comme société, comme collectivité qui semble avoir du mal, selon les deux artistes, à se définir, à savoir d’où elle vient, et où elle va.