Les grondements derrière la voix enchanteresse : entrevue avec Sébastien Harrisson pour « La cantate intérieure »

par | 26 août 2015

par Olivier Dumas

Dans La cantate intérieure, Sébastien Harrisson désire conjuguer les soubresauts de l’âme humaine à la source inhérente de l’art.

En début d’après-midi un jeudi d’août, une chaleur caniculaire accapare Montréal depuis près d’une semaine. À l’intérieur au Théâtre de Quat’sous, les artistes s’activent, dans une atmosphère à la fois décontractée et bouillonnante, aux répétions des deux premières productions de l’automne. Face à ce tourbillon de déplacements et de rires, le dramaturge Sébastien Harrisson paraît d’un calme surprenant. Dans quelques jours, le rideau se lèvera sur sa toute nouvelle création La cantate intérieure. Sous les doigts d’une Alice Ronfard avec laquelle il a déjà travaillé, la partition à trois voix bénéficie de l’implication de Dorothée Berryman, Stéphane Jacques et Marie Bernier pour conférer une touche tangible à une poésie aux accents mystérieux.

Crédit photo: Alex Paillon

Crédit photo: Alex Paillon

En 2012, à l’époque où il dirigeait le Théâtre Bluff, le futur directeur artistique du Théâtre des Deux Mondes avait soumis une version différente au Festival du Jamais Lu. Avec les mêmes interprètes, la chimie a opéré. « Nous avons reçu un accueil élogieux du public présent ce soir-là, confie-t-il. L’invitation à joindre la soixantième saison de l’institution de l’avenue des Pins a suscité un vif intérêt. Quand Éric Jean nous a approchés, nous avons accepté avec un grand bonheur. Le lieu a une valeur symbolique pour le théâtre, mais aussi pour la musique », souligne-t-il, en mentionnant la naissance, entre ces murs, de certaines pièces de Michel Tremblay et d’autres événements comme l’Osstidcho.

Depuis l’obtention de son diplôme en écriture dramatique à l’École nationale de théâtre, l’auteur a exploré divers registres dont la tragédie qui flirte avec l’histoire et le fantastique (Floes, déjà sous la gouverne de Ronfard), des histoires qui frappent par leur justesse pour les adolescents et adolescentes (dont la production D’Alaska avec une superbe Louisette Dussault) et un drame plus réaliste sur notre rapport conflictuel avec l’environnement québécois (L’espérance de vie des éoliennes). Pourtant, La cantate intérieure se démarque de ses écrits antérieurs par une analyse encore plus délicate des situations et par la construction fine de ses protagonistes. Mais elle s’inscrit également dans la continuité de son parcours. « Comme dans Floes ou dans L’espérance, il y a un travail sur la réminiscence avec la présence de fantômes qui représentent les vestiges d’un passé qui refuse d’abdiquer, de sombrer dans l’oubli et de disparaître à tout jamais ».  

La cantate intérieure se déroule dans une maison de chambres désaffectées, un lieu qui frappe par son étrangeté. Dès l’amorce, nous entendons sur une bande sonore la voix de Claire Bonaparte (« aucun lien avec l’empereur », précise Sébastien Harrisson entre deux éclats de rire). Cette présence énigmatique entraîne la rencontre entre deux individus aux personnalités antagoniques : un cinquantenaire, messager de la compagnie UPS et peu sensible aux beautés de l’art (présenté simplement comme l’homme dans le texte) et Zoé Lewandowski, une trentenaire conceptrice d’installation in situ. Les rapprochements entre les trois « êtres » demeurent, aux dires du principal intéressé, une prémisse pour saisir l’essence de  son corpus littéraire. « Mes pièces se construisent sur des rencontres réelles. Nous avons besoin des autres pour nous comprendre. Cette dimension était déjà très présente, entre autres dans D’Alaska. La recherche de l’altérité se traduit souvent par des face-à-face et par des confrontations à d’autres solitudes pour parvenir à mieux se retrouver », explique-t-il. Le constat se répercute également hors des planches. « Plus je vieillis, plus je constate que tout passe par une relation tangible entre deux personnes ». À ses yeux, l’écriture constitue ainsi « une matrice pour rapprocher les pôles ». Le personnage masculin qui ne gravite pas quotidiennement dans le domaine de l’art représente l’archétype de notre époque des télécommunications marquée par la fluidité des échanges informationnels et la rapidité des contacts humains « où s’estompent les distances entre les continents. La collision entre lui et Zoé en devient plus intéressante ». Le langage réunit les sensibilités distinctes, mais creuse également des doutes quant aux certitudes facilement acquises des perceptions de la réalité. Dans l’une des magnifiques répliques, l’homme déclare qu’« on se mêle dans nos propres mensonges et on finit par se trahir soi-même ».

Crédit: Marlène Gélineau Payette

Crédit: Marlène Gélineau Payette

Évoquant notamment l’atmosphère de certains tableaux du peintre néo-impressionniste belge Théo van Rysselberghe, l’œuvre plurielle s’imprègne de la rencontre des disciplines artistiques pour fédérer une réflexion plus globale sur les individus et l’inscription de l’art dans la société actuelle. « C’est vraiment une constante recherche sur la manière de traiter des étapes de création. Nous verrons des projections des cahiers de travail et des croquis de Zoé qui ont abouti au résultat final de son installation. De plus, Alice Ronfard a voulu que Dorothée Berryman soit présente sur la scène même si ses interventions sont préenregistrées, pour apporter une dimension concrète au personnage ».

L’intention d’échanges éventuels entre les créateurs et leurs auditoires constitue pour l’homme de théâtre un prétexte pour que l’art « puisse se questionner lui-même ». Par ailleurs, cette mise en abîme sur la conception d’un projet défini se répercute aux dires du principal intéressé dans les fondements mêmes de sa discipline. « Un théâtre qui ne se donne pas la peine de douter de lui-même ne m’intéresse pas ». L’œuvre doit donc interpeller directement ses contemporains, d’où la revendication pour « un théâtre d’idées, de discussions, d’échanges ». Avant de rejoindre ses compères de travail, Sébastien Harrisson raconte qu’il tient encore à découvrir de nouveaux mécanismes pour sa Cantate intérieure, même peu de temps avant les représentations. « Je suis heureux dans le mouvement. Pour moi, cela serait plus stressant de me croiser les doigts et de me complaire dans mes certitudes ».

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Olivier Dumas

A propos Olivier Dumas

Entre la ferveur, la curiosité et l’interrogation, Olivier Dumas veut toujours porter un regard empreint de passion, ludique ou engagé, sur cet art qualifié trop souvent d’éphémère. Il suit le théâtre depuis l’âge de douze ans, il a maintenant presque le triple. C’est en 2004 qu’il prend la parole à CHOQ.FM et la plume au Montréal Campus pour témoigner de son amour indéfectible pour les arts de la scène. À MonTheatre.qc.ca, il souhaite poursuivre son désir de s’émouvoir, de critiquer sans complaisance et d’approfondir l’un des derniers lieux susceptibles d’extirper l’humain de ses certitudes, de ses zones de confort. Journaliste, recherchiste, futur archiviste et bête curieuse de tout, Olivier croit au pouvoir rédempteur de l’art dans une société trop souvent dégueulasse pour les âmes sensibles.