Les écorchures du deuil : entrevue avec André-Marie Coudou pour «Skin Tight – Te tenir contre moi»

par | 20 avril 2016

par Olivier Dumas

Dans la continuité de ses réalisations antérieures, André-Marie Coudou, directeur de la compagnie Théâtre L’Instant, décortique ces jours-ci l’intimité dans Skin Tight – Te tenir contre moi.

Pour la grande écrivaine féministe québécoise Louky Bersianik, décédée en 2011, «écrire, c’est enjamber des murs, enjamber des morts (…)». En regardant le parcours du metteur en scène belgo-québécois, des thèmes de prédilection reviennent, consciemment ou non, d’un projet à l’autre. À ses yeux, monter des textes percutants permet, tout comme pour l’auteure du Pique-nique sur L’Acropole, «d’enjamber les morts», pour en révéler toutes les conséquences brûlantes derrière cette réalité. La pièce du dramaturge néo-zélandais Gary Henderson (probablement jamais montée en français ici) nous confronte aux abîmes face à la perte d’un être cher.

Jean-Marie Coudou, crédit André Nadeau

André-Marie Coudou, crédit André Nadeau

L’entretien se déroule sur l’avenue de Bordeaux, entre deux répétitions, dans un sous-sol d’église. Ce dernier est converti en atelier de création et de diffusion, Le Salon Particulier. Coudou explique, d’entrée de jeu, son intention, avec cette production entre autres, de réunir ensemble différentes énergies issues des pays de  la francophonie. Sur une note plus personnelle, il profite d’une occasion précieuse de renouer avec Xavier Mailleux, un ancien confrère d’études au Conservatoire de Mons en Belgique. Celui-ci a récemment déposé sa demande de citoyenneté canadienne. «Il m’a dit, un jour, sachant mon intérêt pour les questions sur la mort, que je devrais lire la traduction qu’il a effectuée sur Skin». Dans cette œuvre, le metteur en scène poursuit sa réflexion sur le deuil, traité précédemment dans La Fête à Jean de Pier-Luc Lasalle à l’hiver 2013. Ce premier segment «d’un certain diptyque» faisait remonter à la surface la mort de son père, décédé lors de ses douze ans. «J’avais mis ce deuil sur la glace. Il est survenu trente ans plus tard. Cela m’a fasciné de vivre une telle expérience», confie-t-il, sans fausse pudeur.

Skin Tight – Te tenir contre moi traite du quotidien de Tom, un homme qui se remémore sa vie avec Élizabeth, sa femme décédée. «Dans La Fête, nous apprenions à dire au revoir à Jean (celui qui était atteint d’un mal incurable). Ici, l’homme continue un deuil déjà entamé en revivant toutes sortes de choses, bonnes et mauvaises. Nous sommes vraiment dans le privé.» Selon ses dires, la passion se dévoilera autant dans toute sa douceur que ses dimensions plus sombres. «Nous aurons droit à une heure de sensualité sur scène. L’amour et la guerre se mélangent. Nous allons tous mourir et nous agissons comme si tout cela n’arriverait pas.» Pour expliquer la tension qu’il cherche à transmettre, son orchestrateur donne l’exemple «d’un enfant qui te serre très fort pour te manifester son amour», mais dont l’action se traduit par «une sensation de douleur». Par ailleurs, l’affiche traduit aussi cette volonté de dépouillement, avec le corps de l’actrice Sophie Martin, exposé nu, mais sans provocation. «Avec les costumes, nous nous assurons de ne voir que des morceaux de peau, car la sensualité est plus forte que la nudité.»

Xavier Mailleux et Sophie Martin, crédit Thibaut Larquey

Xavier Mailleux et Sophie Martin, crédit Thibaut Larquey

La scénographie de Benoit Giguère (une deuxième collaboration, tout comme avec Martin Sirois, «un magicien», aux éclairages) réunit une écriture brute dans la transposition de pureté dans la mémoire. «Nous sentirons visuellement tout l’amour de Tom pour Élizabeth. Cela sera comme un collage.» L’exigence de travail physique ajoute parmi l’équipe de nouveaux collaborateurs : Huy-Phong Doan, un spécialiste des scènes de combats, et celle du chorégraphe Ian Yaworski. «Je voulais que les émotions soient vécues sur un plan physique, pour que l’audition du texte en vienne ensuite à nous perturber. Le comédien devient une boîte à musique, une caisse de résonance. Il faut des corps essoufflés pour apprendre à mieux vivre et à aller vers la lumière.» Le metteur en scène recherchait deux êtres mélangeant la douceur et la sensibilité. «Xavier (Mailleux) a rencontré Sophie Martin alors qu’elle jouait dans Jeux de cartes-Piques (premier segment d’une tétralogie de Robert Lepage). Ensemble, les deux symbolisent un couple magnifique dans une société qui occulte la mort, contrairement à d’autres qui ne la craignent pas. Une équipe réduite impose une certaine intimité très différente des expériences de groupes plus nombreux. «Même si cela m’excite autant d’avoir une distribution minimale qu’imposante (neuf interprètes pour Jean), il se dégage une énergie différente avec moins de personnes comme je l’ai vécu pour le solo Emma de Dominique Breda avec Enrica Boucher. Nous sommes alors près de la création collective. Mais pour mon prochain projet, je rêve d’avoir beaucoup de monde sur le plateau pour bien refléter la diversité du milieu culturel québécois.»

Théâtre L’Instant souffle cette année ses dix bougies. «J’ai dû créer mon propre travail, car je n’avais pas l’accent québécois», confie André-Marie Coudou. Il a découvert le territoire québécois lors d’une lecture au Festival TransAmériques. «C’était encore une histoire avec un individu qui meurt», lance-t-il, dans un éclat de rire. Une première mise en scène de ce côté-ci de l’Atlantique, Une heure avant la mort de mon frère de Daniel Keene, a suivi, quelques années plus tard. Depuis les débuts de L’Instant, l’artiste cherche à prendre conscience de notre monde. «J’ai reçu des réactions chaleureuses pour La Fête à Jean de spectateurs qui  m’ont remercié de les avoir aidés à vivre. Quand nous touchons une personne, le pari est gagné.»

affiche_skin

Dans ce local aux allures de boîtes à surprise où il répète depuis maintenant depuis six ans, André-Marie Coudou se sent comme un poisson dans l’eau. Il aimerait beaucoup amener son Skin Tight – Te tenir contre moi dans les Maisons de la culture, après son escale au Prospero. Qu’il tâte du drame ou de la comédie, l’instigateur revendique la démocratisation de l’art. «J’ai dirigé deux pièces de Michel-Marc Bouchard (Le Désir et Pierre, Marie et le Démon) pendant l’été. Ce sont deux comédies intelligentes, pas prout prout du tout, qui nous oblige à ouvrir notre esprit. J’aime faire du théâtre qui ne s’adresse pas seulement aux gens du milieu. Je veux toucher le plus de gens possible», dévoile-t-il, dans l’espoir, perceptible, pour reprendre la pensée de Bersianik, «d’enjamber les murs», parfois rigides et cloisonnés entre la vie et la création.»

Skin Tight – Te tenir contre moi, du 26 avril au 14 mai 2016 au Théâtre Prospero