L’envers des surfaces pétrolifères : entrevue avec Guillaume Lagarde

par | 15 novembre 2013

par Olivier Dumas

Crédit photo : Maxime Leduc

Crédit photo : Maxime Leduc

Parmi le florilège de productions théâtrales à envahir les scènes de la métropole en cette fin d’automne, un titre retient particulièrement l’attention : Les champs pétrolifères. La pièce, produite par le Théâtre PÀP, prendra l’affiche à l’Espace Go dans quelques jours  et fera découvrir au public montréalais une nouvelle parole dramaturgique québécoise, soit celle de Guillaume Lagarde. Pour le metteur en scène Patrice Dubois, l’univers de Lagarde ne ressemble à rien de ce qui est présenté actuellement.

L’aventure s’est amorcée lorsque Guillaume Lagarde a envoyé son premier texte comme une bouteille à la mer à deux endroits : d’abord au Théâtre d’Aujourd’hui, dans une version très différente selon l’auteur, puis au Théâtre PÀP. C’est la réputation de cette compagnie reconnue surtout pour son répertoire de créations qui l’a attiré comme un aimant et lui a donné envie de tenter sa chance. « Je connaissais leur réputation ainsi que l’aura de Claude Poissant », lance au bout du fil le jeune auteur de sa voix calme, ponctuée d’éclats de rire. Travaillé en laboratoire, le texte final est le fruit d’un dur labeur : son écriture s’est échelonnée sur huit ans.

En lisant le résumé de l’histoire, la thématique des obsessions dissimulées dans les banlieues-dortoirs semble dominante. Dans une maison digne des catalogues IKEA, une famille en apparence parfaite vit tranquillement ses pulsions refoulées jusqu’au jour où une jeune fille de la ville bouleverse son quotidien. Marilyn Castonguay, Guillaume Cyr, Jacques Girard et Annette Garant prêtent leurs traits à ces personnages névrosés. Si les premières lignes évoquent le climat des films Beauté américaine ou Femmes de Stepford (version 1975) d’après le roman d’Ira Levin,  le dramaturge soutient ne pas avoir voulu faire en premier lieu une critique cinglante de ces villes résidentielles. « Pour moi, la banlieue constitue un lieu comme un autre, mais qui me permet d’établir les relations et rapports de force entre le centre et la périphérie ». Guillaume Lagarde s’éloigne également du théâtre à thèse ou moraliste. « Je laisse beaucoup de place à l’interprétation, à l’ambigüité. Je ne suis pas là pour dire quoi penser. Si les gens voient du noir alors que j’ai pensé mettre des touches de gris foncé, c’est correct », explique-t-il.

Lancement de saison d'Espace GO. Sur la photo : Jacques Girard, Marilyn Castonguay, Patrice Dubois et Guillaume Lagarde. Crédit Maxime Leduc

Lancement de saison d’Espace GO. Sur la photo : Jacques Girard, Marilyn Castonguay, Patrice Dubois et Guillaume Lagarde. Crédit Maxime Leduc

Même si sa partition a bénéficié des conseils du metteur en scène, Guillaume Lagarde se sent encore aujourd’hui très protecteur de son texte. Il se dit par contre ouvert aux modifications, « car cela me permet de mieux saisir les intentions de départ ». Il a peu participé aux répétitions, où l’auteur, selon ses dires, demeure la personne la plus inutile de la pièce, mais a profité des occasions pour rectifier et bonifier certains aspects de son travail. « Lors de la première lecture, je suis sorti à moitié suicidaire », confie-t-il. Heureusement, la bonne humeur est revenue au fil des séances successives. Sur les 135 pages du texte initial, seul l’équivalent de deux pages aurait été coupé. Il ne tarit pas d’éloges sur le metteur en scène et sur les acteurs « extraordinaires qui m’entraînent parfois là où je m’attendais et d’autres moments complètement ailleurs, entre la surprise et la confirmation ». À une semaine de la première médiatique, il considère que le train est sur les rails, d’autant plus que le texte vient d’être publié à l’Instant scène.

Autodidacte après une incursion en lettres au cégep de Lionel-Groulx à Sainte-Thérèse, Guillaume Lagarde parle avec enthousiasme et ferveur de ses auteurs de prédilection qui ont influencé et façonné sa conception d’une œuvre théâtrale, soit Bernard-Marie Koltès ou Samuel Beckett, dont Fin de partie et La dernière bande font partie de ses textes préférés. De Michel Tremblay, la série d’œuvres dramatiques constituée d’À toi pour toujours, ta Marie-Lou à Albertine en cinq temps lui a donné le goût d’écrire et d’explorer les possibilités de l’écriture dramatique. Elle l’a obligée toutefois à emprunter des avenues différentes et trouver une personnalité littéraire qui lui soit propre. « Je devais tuer l’image du père », confie-t-il en précisant la prédominance et la place du créateur des Belles-sœurs dans l’histoire de la dramaturgie québécoise des quarante dernières années.

Pour Les champs pétrolifères, le nombre de quatre personnages s’est imposé de manière convenue, « comme un lieu sarrautien d’une famille de trois personnages qui s’adjoint un autre membre afin de le rendre conforme à eux, à leur image ». De la brillante auteure d’Enfance et des Fruits d’Or est venu le rapport au langage, perçu comme une cassure d’avec le réel. Il s’en dégage par la suite une volonté de ne pas écrire en joual, sauf un peu pour le personnage de Blanche, l’étrangère petite Barbie qui se conformera aux caprices et aux exigences de sa famille d’adoption. « J’ai exploré le théâtre antiréaliste, sans mimétisme langagier. Je n’ai rien contre les univers d’Yvan Bienvenue ou de Serge Boucher, mais comme auteur, je tenais à aller dans une autre direction. Je ne suis pas en réaction contre personne, ou à contre-courant, je ne suis certainement pas là pour dire voici ce qu’est ou ce que doit être le théâtre ».

Pour son baptême sous les feux médiatiques, il avoue ne pas trop ressentir de pression. « Je ne me suis jamais posé la question si ça passe ou ça casse. J’ai deux autres textes qui sont terminés. J’ai assez confiance », avoue-t-il. Le premier s’intitule Propolis et a déjà connu quelques ateliers avec Emmanuel Schwartz, un acteur qu’il trouve génial, surtout dans le film Laurentie. Le second manuscrit lui a donné l’occasion de sortir de son « pré dramaturgique », comme il le dit, avec des influences, cette fois-ci, à la Ubu Roi d’Alfred Jarry et au Cid maghané de Réjean Ducharme. L’action se déroulera sur la scène politique municipale lavalloise avec, notamment, dans un esprit surréaliste, l’assassinat d’un maire et le personnage d’une moufette. « Une grande déconnade après la psychologie des profondeurs », lance-t-il avec une pointe d’humour en fin d’entrevue.

Entre l’écho des angoisses en sourdine derrière Les champs pétrolifères et la caricature de nos représentants municipaux, les prochaines saisons s’annoncent fertiles pour les créatures issues de l’imaginaire de Guillaume Lagarde.

Les champs pétrolifères, Espace Go, du 19 novembre au 14 décembre 2013

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A propos Olivier Dumas

Entre la ferveur, la curiosité et l’interrogation, Olivier Dumas veut toujours porter un regard empreint de passion, ludique ou engagé, sur cet art qualifié trop souvent d’éphémère. Il suit le théâtre depuis l’âge de douze ans, il a maintenant presque le triple. C’est en 2004 qu’il prend la parole à CHOQ.FM et la plume au Montréal Campus pour témoigner de son amour indéfectible pour les arts de la scène. À MonTheatre.qc.ca, il souhaite poursuivre son désir de s’émouvoir, de critiquer sans complaisance et d’approfondir l’un des derniers lieux susceptibles d’extirper l’humain de ses certitudes, de ses zones de confort. Journaliste, recherchiste, futur archiviste et bête curieuse de tout, Olivier croit au pouvoir rédempteur de l’art dans une société trop souvent dégueulasse pour les âmes sensibles.