Lentement la création – entrevue avec Brigitte Poupart pour « Table rase »

par | 11 novembre 2015

Par Gabrielle Brassard

Il y a deux ans, un groupe de six filles fraîchement sorti du Conservatoire d’art dramatique appellent Brigitte Poupart pour qu’elle les aide à monter un spectacle. La matière de base : 15 pages qui s’articulent principalement autour d’une discussion entre femmes, autour du sexe.

« Je trouvais déjà la prémisse intéressante, car on entend rarement parler les femmes sur leur sexualité. Il y a peu d’espace pour le faire », explique Poupart, qui travaille avec le groupe depuis deux ans sur Table rase, qui sera présenté à Espace Libre à partir du 18 novembre prochain. « Mais je trouvais qu’il manquait quand même une trame dramatique, une tension, pour que ce soit vraiment un spectacle de théâtre », ajoute-t-elle.

Bénéficiant d’une résidence au Conservatoire, le Collectif Chiennes, composé de Vicky Bertrand, Marie-Anick Blais, Catherine Chabot, Rose-Anne Déry, Sarah Laurendeau et Marie-Noëlle Voisin, a donc travaillé avec la metteure en scène en atelier pendant un an. « Je voulais vraiment travailler le jeu, faire sortir des personnages, mais aussi connaître les filles, comprendre leurs points de vue, laisser l’espace à ce qu’elles avaient à dire. Les personnages sont donc très proches des filles, mais il s’agit quand même de fiction », raconte Poupart.

Une fiction qui part d’une tension dramatique simple, mais troublante : un souper de filles. « Je leur ai donc proposé que l’une des filles soit atteinte d’une maladie incurable et demande l’euthanasie, comme la loi va passer en décembre », dit Poupart. L’une des autres est médecin, c’est elle qui va lui administrer la dose fatale. La pièce commence alors que c’est leur dernière rencontre, leur dernier souper, pendant lequel la malade peut demander de mourir n’importe quand. Le groupe a fait un pacte d’amitié ; toutes les filles ont décidé de faire comme si elles aussi allaient mourir, et de faire table rase de leur vie : leur métier, leur appartement, leurs copains.

Toujours sur le qui-vive à cause de cette situation improbable, les filles en profitent tout de même. « Ce n’est pas du tout lourd. Oui, il y a un état de fragilité et de tension, mais elles parlent de tout. Tous les sujets y passent : le sexe, la politique, la mort, la famille », assure celle qui est aussi actrice.

Les débats sont larges donc, et à travers eux, le petit groupe s’interroge sur ce que ça veut dire, se réinventer à 25 ans? « Ce qui est récurrent dans leur discours, c’est qu’elles se sentent impuissantes et ça m’a troublée », raconte Poupart.

Après un an de travail, Table rase a été présenté en lecture à Zone Homa et fut bien reçu. Espace Libre a ensuite retenu le texte pour qu’il soit monté. Les sept femmes ont donc retravaillé le texte, avec les dialogues de Catherine Chabot, qui fait partie du groupe. « Nous sommes vraiment prêtes, après deux ans de travail ! » s’esclaffe la metteure en scène.

Le jeu, les femmes

Crédit Fabiola Monty

Crédit Fabiola Monty

Pour Poupart, forte de son travail avec Robert Gravel, l’importance du jeu est primordiale. « Le jeu m’intéresse beaucoup. Il y a un état de qui-vive que je voulais imprégner dans le spectacle, presque de l’improvisation, et qu’il y ait une grande écoute entre les personnages et dans le jeu des actrices. »

Pour que le spectateur se concentre sur celles-ci, leur dynamique et les thèmes qu’elles abordent, la mise en scène est très épurée. Une table, des chaises, des lampes, de la musique d’un iPod manié par le groupe sur la scène; c’est le naturel qui l’emporte.

Pour Poupart, il était aussi important de partir du contenu, du texte, des points de vue à exprimer, pour ensuite créer les personnages, trouver un vocabulaire commun, puis de créer les dialogues à partir de ce travail. Elle espère que les gens discuteront après avoir vu Table rase, et entendent les enjeux et les difficultés des femmes.

Sur ce dernier point, celle qui monte également des galas et autres événements est sévère sur la place des femmes au théâtre, particulièrement en tant que metteures en scène. « Il manque une disponibilité des lieux. Il faudrait plus de spectacles, plus d’endroits où les femmes peuvent faire du théâtre. Il y a peu de lieux qui les accueillent, ce sont toujours des chasses gardées. Il n’y a jamais de femmes à La Licorne, par exemple. Ce n’est pas vrai que c’est une grande famille. Il n’y a tellement pas d’argent, tout le monde se bat » confie-t-elle. Table rase l’a entre autres attiré parce qu’elle a trouvé courageux de se faire appeler par les jeunes femmes dans un esprit d’ouverture, de défi, et de disponibilité à travailler.

Poupart n’a aucune idée de comment sera reçu la prochaine production d’Espace Libre, mais elle espère que les spectateurs pourront reconnaître le travail important du jeu des actrices, et verront ces dernières dans leur entièreté et leur complexité, à l’image de ce que nous sommes.

Comme Poupart croyait beaucoup au projet et que les jeunes femmes avaient peu de moyens, la metteure en scène a pris sur elle les frais de production. Une soirée-bénéfice se tiendra donc le 24 novembre prochain (lieu à venir) afin d’encourager la production.

Une discussion sur les thèmes abordés dans la pièce aura également lieu le 28 novembre après la représentation avec des femmes de différents milieux (politique, féminisme, média, social).

Table rase, Espace Libre du 18 novembre au 5 décembre 2015