Le PÀP de l’épouvante : entrevue avec Patrice Dubois pour « St-André-de-L’Épouvante »

par | 11 février 2016

Par Olivier Dumas

Affiche

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Tête coupée, apparition d’ovnis et rafale de neige paralysante, telles sont certaines des allégories auxquelles Patrice Dubois doit jongler dans St-André-de-L’Épouvante, une pièce où se conjugue horreur et importance de la collectivité.

«La lumière n’avait pas complètement déserté le monde, mais le soleil oui», peut-on lire dans le recueil Arvida de Samuel Archibald. Cette atmosphère à la fois apocalyptique et ancrée dans les racines du territoire québécois a immédiatement interpellé Patrice Dubois, le codirecteur du Théâtre PÀP et metteur en scène de la production. «Ce fut un véritable coup de cœur. J’ai reconnu là un véritable auteur et  un dialoguiste aux nombreuses potentialités. Il parle par exemple d’un garage à Arvida (ville fusionnée depuis à Jonquière), et une personne d’ailleurs peut s’y reconnaître facilement», confie le Saguenéen d’origine, à son bureau sur la rue Clark. L’enthousiasme a entraîné une série de coïncidences. «J’ai écrit à l’éditeur (Le Quartanier). Personne ne m’a répondu.» Il offre, peu de temps après, une copie à son complice de longue date, Dany Michaud. Sans lui raconter sa tentative antérieure, ce dernier téléphone, emballé, à l’éditeur. «L’auteur était là comme par hasard, et nous lui avons demandé s’il aimerait écrire pour le théâtre.»

Crédit photo Gunther Gamper

Crédit photo Gunther Gamper

Baptême théâtral pour le romancier et essayiste (il a écrit notamment une plaquette sur la classe moyenne et une percutante analyse sur la cinéphilie nocturne de Bleu nuit), St-André-de-L’Épouvante a commencé son périple en Gaspésie l’été dernier. Le spectacle a posé ses pénates pendant trois semaines à Jonquière l’automne suivant, où l’identification des spectateurs à l’action et au lieu était très forte. «On nous a même demandé si nous allions changer les noms lors des représentations à Montréal.» De la dimension identitaire qui a imprégné les premières perceptions, le metteur en scène croit maintenant que le public montréalais reconnaîtra davantage la dimension archétypale de l’œuvre d’Archibald. «Les personnages ressemblent à ceux que nous retrouvons dans certains types de littérature de genre, comme l’étranger ou la femme sans âge marquée par les souffrances de la vie.» De plus, le «nouveau» dramaturge maîtriserait déjà bien les codes du langage scénique, aux dires de l’instigateur du projet. «Nous avons l’impression que Samuel a écouté les adultes quand il était petit. Il a le sens du patrimoine qu’il traduit dans une langue à la fois intelligente et sensible. Chez lui, nous avons le niveau primaire, mais il réussit toujours à atteindre des dimensions supérieures.»

Crédit photo Gunther Gamper

Crédit photo Gunther Gamper

La pièce se déroule dans un bar de région. Un orage sévit à l’extérieur. Les clients ne peuvent se déplacer et se retrouvent donc prisonniers de l’endroit où règne la barmaid Loulou. Un inconnu surgit. S’enchaîne alors une série de contes, souvent inquiétants et surnaturels. «Samuel ramasse des histoires pour façonner de nouvelles mythologies, comme celle de Marie-sans-tête.» Respectant le sens de l’oralité, le traitement scénographique cherche à fusionner cette parole à un climat inquiétant. Dans le récit, «l’électricité est coupée. Nous nous sommes amusés à établir des conventions pour les défaire ensuite. Nous avons bâti de la beauté dans des tableaux évocateurs, avec les éclairages d’Erwann Bernard.» Par contre, le texte et les acteurs occupent une place prépondérante. «Mais nous sommes loin du dépouillement total, avec seulement la chaise et le micro. L’esthétisme ne doit ainsi jamais trahir la pensée de Samuel.» À cette conception élaborée, s’ajoute la musique de Guillaume Thibert, de la Chaire de Recherche du Canada en dramaturgie sonore au théâtre de l’Université du Québec à Chicoutimi. Elle s’exécute dans  un «environnement de bières en fût et de réfrigérateurs qui ferment».

Pour incarner Reynald, un homme au passé trouble qui vient de retrouver sa liberté après un long séjour en milieu psychiatrique, l’interprétation de Bruno Paradis s’est imposée naturellement en audition, par son talent à exprimer «l’extrême douceur d’un garçon qui ne ferait pas de mal à une mouche. À travers la rythmique personnelle de Reynald, le public s’identifie à lui. À la fois bourreau et victime, le personnage porte son propre mystère. Il joue en quelque sorte le rôle de Cassandre.» Autre figure imposante de la partition, Loulou (à qui Isabelle Vincent avait donné une première vie avant l’excursion en sol montréalais) est portée maintenant par la fougue de Dominique Quesnel, qui possède «une dimension terrestre parfaite pour rendre les états d’âme d’une femme battue et résiliente. Nous retrouvons chez Loulou une vieille âme, et en même temps, un caméléon avec tous les hommes du spectacle. Elle est maternelle avec Reynald et amoureuse avec Mario. Elle agit d’homme à homme avec Martial et se montre accueillante envers l’étranger. C’est la patronne dans un univers de gars.» La collaboration entre l’actrice et Patrice Dubois poursuit la lancée des souvenirs heureux de leur première collaboration sur Porc-épic de David Paquet. «J’avais besoin d’une femme sensuelle avec un corps théâtral qui respire large et d’un œil qui porte loin. Et Dominique est une comédienne prête à se jeter à terre sans problème.» La production permet également à André Lacoste d’effectuer un retour au PÀP, compagnie pour laquelle il a joué au début des années 1980. Le comédien «rêvait de jouer Fargo. Je lui ai dit: eh bien, voici ton Fargo.» Leurs partenaires Dany Michaud et Miro Lacasse complètent la distribution.

Crédit photo Marianne Desrosiers

Crédit photo Marianne Desrosiers

Également comédien (qui s’est notamment «fouetter les sangs» avec son expérience dans le marathon Five Kings) Patrice Dubois ne voulait pas revêtir les traits de l’une des créatures d’Archibald. Car la construction dramatique aux allures «de boîte de Pandore» demeure d’une grande exigence. «J’avais besoin d’être avec les concepteurs. Tout est présent dans l’écriture, et mon défi comme metteur en scène consiste à aller en profondeur, mais en prenant plaisir à diluer le temps et à faire exploser le langage onirique, dans un décor concret avec un bar et des néons.»

Sous les apparences de contes terrorisants s’esquisse une tangible conscience sociale. Ce miroir de notre époque ne rassure pas tout à fait le metteur en scène. «Le microcosme que nous voyons nous fait craindre la fin du sens de la communauté. Tant que nous réussissons à protéger le marginal, à accueillir l’étranger avec des règles claires et à nous assurer que la police protège la population sans commettre d’abus, l’équilibre se tient. Si nous rejetons davantage le marginal, l’édifice s’écroule.» D’ici là, le sens de la communauté pour le PÀP se traduit par le souhait de promener St-André-de-L’Épouvante sur tout le territoire québécois et d’interpeller un auditoire moins familier au circuit théâtral. «J’ai hâte de voir les réactions. Ce n’est pas une écriture qui vient d’un gars du milieu de la scène. Nous nous retrouvons donc sur un terrain d’égal à égal avec les gens», précise Patrice Dubois en ce début d’après-midi, alors que derrière la vitre, une pluie verglaçante s’abat sur la métropole.

Saint-André-de-l’Épouvante, du 18 février au 12 mars 2016 à l’Espace Go