L’amour qui ne peut pas mourir : entrevue avec Benoit Desjardins pour «Les courants souterrains»

par | 7 mars 2016

Par Olivier Dumas

Dans Les courants souterrains, Benoit Desjardins explore la névrose de classe. Dans cette ballade folk, nous croisons entre autres des êtres dominés par la peur, Marcel Martel et Samantha Fox.

Benoit Desjardins

Benoit Desjardins

Dans un café bruyant de la rue Saint-Denis, l’auteur et metteur en scène de la pièce revient sur les échos positifs des premières représentations à Kiamika, dans les Laurentides. Avec sa compagnie Noble Théâtre des trous de siffleux, codirigée avec Silène Beauregard, il a présenté une version unplugged qui leur a permis «d’échanger avec un public qui s’est demandé quelle était cette bibitte-là», dévoile-t-il avec le sourire. Pour le diplômé de L’École nationale de théâtre, cette création aborde des enjeux identitaires grandement inspirés de son milieu rural de Mont-Laurier. «Après quatre années  à l’École, je me suis retrouvé le cul assis entre deux chaises. J’ai compris que ce n’est pas renier ou non ses racines qui est important, mais de se réinventer.»

Pour cette mosaïque qui examine l’impact des rêves brisés sur le destin, l’écriture s’est façonnée comme «un assemblage de morceaux cassants». Dans un récit construit «comme une peinture», aucune vengeance n’a imbibé l’approche. «Ceci n’est pas un règlement de compte avec mes origines ou un témoignage autobiographique. Les personnages sont des amalgames de personnes, croisés sur ma route, qui veulent améliorer leur sort.» Une citation extraite d’une entrevue du producteur-musicien Daniel Lanoie («Je dis toujours nos racines, soit on les aime, soit on les fuit. Et c’est utile de faire les deux») a trouvé une forte résonnance chez lui. «Lors d’une retraite d’écriture, je me suis tapé le film Cinéma Paradiso et j’ai en mémoire le personnage de Philippe Noiret (Alfredo) qui dit à Salvatore de quitter la Sicile et de ne plus jamais revenir.»

Crédit Nicolas Aubry

Crédit Nicolas Aubry

L’histoire s’amorce dans la ville d’Ottawa à notre époque. Lisa cherche sa place dans le monde. Elle raconte à la femme de sa vie un incident impliquant son père Kéven et une pseudo-chanteuse country de 18 ans, Betsy, qui désire participer à un concours dans un bar d’une petite ville d’Ontario. Une telle atmosphère permet à Benoit Desjardins de «sortir des boules à mites», un style musical très présent sur la ferme laitière de ses parents. «Brassens ne jouait pas fort à la maison. Vers l’âge de douze ans, j’ai rejeté le country pour y revenir sporadiquement par la suite.» Malgré la simplicité du style, il en reconnaît la pertinence (chacune des scènes est coiffée d’un titre d’une chanson, entre autres de Marcel Martel, sa fille Renée ou encore de Paul Brunelle), une curiosité pour les pochettes de disques «très intéressantes» et ses thèmes de résilience. «Si tu analyses l’œuvre de Marcel Martel, tu constates que sa vie n’a pas été facile.»

Une autre figure marquante du répertoire québécois surgit comme une sorte de filiation : Michel Tremblay. Malgré un cadre plus urbain pour ce dernier, le souhait de s’affranchir de son milieu teinte l’écriture des deux créateurs. «La conceptrice aux éclairages, Émilie Gendron, soutient que dans Les courants, nous voyons en même temps trois névroses de classe : Betsy qui n’y parvient pas ; Kéven qui veut, mais qui n’a pas les ressources pour changer sa situation ; Lisa qui a réussi, mais qui, adulte, ne sait pas trop quoi en faire.» Par ailleurs, lors d’une lecture préparatoire, Patrick Hivon incarnait ce rustre père monoparental. Originaire d’un coin dur de Montréal-Nord, le populaire comédien s’est «remémoré l’invitation d’une amie issue d’une famille bourgeoise à Outremont. «Patrick m’a raconté qu’il ne s’était pas senti chez lui», témoigne Benoit Desjardins.

Crédit Nicolas Aubry

Crédit Nicolas Aubry

En plus des références à Dolly Parton, une autre plantureuse icône occupe une place dans la production : Samantha Fox, dont Betsy connaît les succès et la compare à «une face de pénis surpris» dans le vidéoclip I Only Wanna Be With You. «Puisque l’action se déroule majoritairement en 1996, je voulais replonger dans les souvenirs de Betsy lorsqu’elle avait huit ans en 1986. Et, la fille qui faisait fantasmer à ce moment-là était Samantha.» Et la présence de souvenirs plus «légers» ajoute un baume à un monde souvent noir. «Les personnages sacrent beaucoup, mais ils expriment entre eux beaucoup de tendresse. C’est un théâtre où il n’y a pas de tabous, mais de la pudeur. Les mots ont une charge émotive.»  L’orchestrateur ne dit que du bien de ses «trois maudits bons acteurs. Julie de Lafrenière porte la charge de cette Betsy charnelle, et surtout très fragile. J’ai connu Jean-Michel Déry par un ami et je l’ai vu tout de suite en Kéven. Dominique Leclerc rend parfaitement les souvenirs d’une fille de sept ans. Par sa voix rauque, elle s’imprègne également de sa vieille âme plus mature d’adulte.»

La pièce s’éloigne du «show à thèse» pour creuser ainsi les dimensions rudes de l’existence humaine. «Une assistante de la DPJ m’a même dit que nous devrions montrer le show aux adolescents de 15-16 ans. À quatre ou cinq ans, des enfants sacrent déjà comme des charretiers. Mais je vois davantage l’œuvre comme une ballade folk, où tout existe entre les mots.» De ce théâtre qualifié par le metteur en scène de «réalisme magique», une scénographie épurée compose le décor «sans poignée ou cadre de porte» Pour les costumes, «nous avons pensé à trouver comment une fille en 1996 s’arrange avec les moyens du bord pour aller dans un concours à Pembroke en Ontario dans un bar. Cela nous prenait des flashs de rose pour colorer un show brun. Et pourtant dans la salle, les gens riaient du début à la fin.»

La précédente réalisation de Noble Théâtre des trous de siffleux, Le chant de Meu de Robin Aubert, aussi orchestré par Benoit Desjardins, avait suscité un bel enthousiasme médiatique et public. «J’ai été très heureux quand une critique a mentionné que l’action aurait pu se passer sans problème à Montréal ou à Beyrouth. Robin ne voulait pas que les spectateurs croient voir seulement que des tatas sur scène, mais qu’ils assistent plutôt à la mort d’une amitié.» En toute fin de l’entrevue, le directeur-dramaturge parle avec ferveur d’André Brassard. De ce «maître», il fut l’un des derniers étudiants. «Brassard nous a inculqué la notion du personnage qui ment. Et c’est assez ironique, parce que, dans Les courants souterrains, un an après l’échec référendaire, l’eldorado est l’Ontario qui devient ici  la terre de tous les espoirs.»

Les courants souterrains, du 15 mars au 2 avril 2016 à la Salle intime du Théâtre Prospero