La réalité frontale / Le cru, le gros, le front

par | 3 mars 2013

par Gabrielle Brassard

Gaétan Paré et Sébastien David, crédit photo Gabrielle Brassard

Gaétan Paré et Sébastien David
crédit photo Gabrielle Brassard

À quelques jours de la première, des éléments de décor traînent encore un peu partout dans le hall et les coulisses du Quat’sous. Autant le metteur en scène, Gaétan Paré, que Sébastien David, auteur et comédien, semblent nerveux et fébriles de présenter leur nouvelle création, Les Morb(y)des, qui débute le 5 mars au petit théâtre de l’Avenue des Pins.

« On s’entend à des réactions, c’est sûr », confie d’emblée Sébastien David. Le jeune auteur et metteur en scène, connu pour son double spectacle « En attendant Gaudreault précédé de Ta Yeule Kathleen », avait aussi à l’époque semé la controverse, notamment pour la langue directe et parsemée de sacres.

« Je sais que la langue dans laquelle j’écris est crue. Mais je ne pourrais pas faire autrement. Je trouve qu’il y a quelque chose de beau, de poétique dans les sacres », affirme Sébastien. « Mais ça choque encore beaucoup, surtout auprès d’une certaine génération », ajoute-t-il. « Dans Les Morb(y)des, il y un langage vraiment cru, en plus d’une violence physique et d’une grande hostilité dans le texte ; je m’attends à ce que ça ne fasse pas l’unanimité », ajoute-t-il. « Je ne voulais pas plier là-dessus, mais je dois avouer qu’il y a beaucoup moins de sacres dans ce spectacle-ci, et que j’en ai enlevé, parce que je me disais que je ne voulais pas que les gens passent à côté du fond juste à cause de ça », explique David.

Les Mor(y)des raconte l’histoire, dans cette langue brutale que s’approprie l’auteur, de deux sœurs obèses, vivant dans un demi-sous-sol d’Hochelaga. L’une combat son corps en lui imposant des exercices physiques de toutes sortes. L’autre ne se lève jamais du sofa. Leur dynamique sans cesse conflictuelle sera bouleversée par une relation virtuelle, un scout et l’actualité du quartier. Quartier dont s’est d’ailleurs largement inspiré l’auteur, qui y a habité plusieurs années. L’odeur caractéristique qui y traîne, qui y change selon les vents, les appartements avec les portes grandes ouvertes en été d’où on entend des téléviseurs qui hurlent ; le décor des Morb(y)des en est teinté.« J’en ai vu, des putes, à 9h le matin, en me promenant dans Hochelaga. Le personnage de « sa sœur » dans l’histoire, j’en ai vu 50 dans mon quartier », raconte David.

Le corps, la scène et le nommé  

L’idée de cette pièce est partie d’une discussion avec le metteur en scène Gaétan Paré (Hamlet est mort, Faire des enfants) il y a environ deux. « Les Morb(y)des, c’est du sur mesure. Elle a été écrite pour que Gaétan la mette en scène, et pour que Kathleen (Fortin) et Julie (Lafrenière) y incarnent les personnages. Je ne devais pas y jouer, ni y rajouter un personnage, mais je l’ai fait pour casser la dynamique des sœurs », explique Sébastien. Un défi pour lui, aussi metteur en scène à ses heures. Mais il se laisse diriger, même si la tentation est parfois forte d’intervenir. Il le fait néanmoins parfois, tout en indiquant qu’aucun conflit ne survient entre eux, se vouant une confiance mutuelle indéniable.

Deux femmes grosses, dans un quartier pauvre de Montréal, qui parlent fort ; les clichés peuvent sembler évidents à la première lecture du texte de David. D’où le travail subtil et nécessaire de la mise en scène. Un pari que Paré voulait relever, et dans lequel il se sent à l’aise. « Il faut rentrer dans le cliché, pas le choix. Si on passe à côté, on ne se rend pas à l’humanité de la chose. Il faut y aller à fond », explique-t-il. « On est obligé de travailler pour trouver ailleurs la psychologie que dans l’intériorisation de la pièce, parce qu’elle est là d’emblée », affirme le metteur en scène.

Le fondateur du Théâtre de la Pacotille explique que tout est très nommé dans la pièce de David. « C’est ce qui fait que je n’ai pas besoin de les montrer. Il faut donc que je trouve d’autres manières. La subtilité de la direction d’actrices et d’acteurs est un autre grand défi. Et si on montre tout, c’est inintéressant. Calibrer l’intensité du jeu de tout le monde, ce n’est pas évident. Il faut vraiment trouver l’équilibre, ce qui est très délicat », raconte Paré.

L’équilibre, David aussi tente de le maintenir dans son écriture. « Mon écriture est toujours « borderline » : j’essaie toujours de travailler entre la ligne de ce qui est la pitié et l’empathie, ce qui est comique et ce qui est dramatique. Les lignes sont minces, et mon écriture demande qu’on trouve la fine ligne, comment marcher sur le fil. Mon écriture n’est pas psychologique. Si on joue mon texte de façon psychologique, ça devient beaucoup trop mélodramatique. La psychologie est déjà partout ; dans l’altercation entre les personnages, dans leurs comportements. Dans mon écriture, le personnage principal, c’est toujours le texte ».

Les deux créateurs anticipent les réactions du public, qu’elles soient positives ou négatives, mais ne s’excusent pas de faire un spectacle cru, direct et « rentre-dedans ». « C’est vraiment un show borderline, à tous les niveaux.  Ce spectacle est « edgy », et je prends des risques. Mais j’ai envie de voir où ça s’en va. Je n’ai aucune idée de comment les gens vont recevoir ce spectacle, et je trouve ça très angoissant. Mais j’aimerais que les gens voyagent. Mes textes sont faits pour que l’on n’ait pas le temps de penser ; le rythme est soutenu et rapide, il y a quelque chose de très frontal », raconte David. « Moi, j’ai envie que les gens reçoivent ça comme quelque chose de très beau, malgré le côté pessimiste du texte. Mais on travaille très fort pour rendre ça lumineux sur la scène », émet Paré.

Pour voir ce risque de mélange des genres, la noirceur qui côtoie la lumière, et le destin de ses deux sœurs aux prises avec leurs corps, Les Morb(y)des commence le 5 mars prochain, au Théâtre du Quat’sous.