Jeux du désamour et du hasard : entrevue avec Évelyne Rompré et Paul Ahmarani pour «Le joueur»

par | 20 janvier 2016

Par Olivier Dumas

Affiche-24-x-36-Le-JoueurDans la transposition du Joueur de Dostoïevski, Evelyne Rompré et Paul Ahmarani s’imprègnent des excès d’un monde aussi fragile qu’un château de cartes.

«Jouer, c’est parier que la vie doit être un Eldorado», écrivait Pierre Sipriot dans la préface d’une traduction française du Joueur de Fédor Dostoïevski. Selon les deux acteurs rencontrés un jeudi matin légèrement neigeux au café du Théâtre Prospero, le risque domine grandement dans les constructions scéniques du metteur en scène d’origine ukrainienne Gregory Hlady. Sous sa gouverne, les repères rassurants et tranquilles sont abolis. C’est dans cette atmosphère à la fois fébrile et agitée qu’Evelyne Rompré fait ses premiers pas au théâtre de la rue Ontario. «Carmen Jolin, la directrice artistique, voulait travailler avec moi depuis quelque temps», confie-t-elle avec le sourire. Pour l’interprète de Paulina, cette initiation s’accompagne du bonheur, perceptible, de renouer avec Paul Ahmarani. Elle avait collaboré une seule fois avec lui en 2009, dans l’adaptation de Wozzeck de Georg Büchner par Brigitte Haentjens.

En répétition - crédit photo Nicolas Sado

En répétition – crédit photo Nicolas Sado

Avant de revêtir les traits et la personnalité du torturé Alexeï Ivanovitch, le comédien s’était déjà exécuté à trois reprises sous la direction du metteur en scène : dans La noce de Bertolt Brecht, Cœur de chien d’après le roman de Mikhaïl Boulgakov et La danse de la mort d’August Strinberg. En nommant le noyau d’artistes fidèles à Hlady (dont Frédéric Lavallée, Danielle Proulx et Stéphanie Cardi, tous les trois de la distribution du Joueur, sans oublier le regretté Denis Gravereaux), il nous rassure ainsi sur une démarche peu coutumière au premier abord. «Gregory a toujours 28 idées de pièces en tête, et je dis bien 28», souligne un très allumé Ahmarani. Dans son répertoire, la présence de l’auteur de Crime et châtiment s’imposait d’emblée. Paru en 1866, Le Joueur ne s’inscrit pas selon les exégètes et analystes comme l’une de ses œuvres marquantes. Pourtant, sa satire des sociétés européennes possède bien des dimensions grinçantes. «Gregory connait le répertoire de Dostoïevski par cœur. C’est impressionnant. Le vocabulaire correspond bien à sa sensibilité et dépeint parfaitement la situation des exilés.»

L’action se déroule dans une ville-casino à l’image d’un Las Vegas décadent du dernier siècle. «En Europe, les casinos étaient permis seulement près des thermes, énonce Évelyne Rompré. Le spectacle se conçoit ainsi comme un joyeux bordel. Malgré les allures de chaos, nous sentons que le metteur en scène sait où il veut aller.» En claquant des doigts, son partenaire de scène renchérit : «les personnages vivent avec des obsessions rythmiques, musicales et ésotériques. Il n’y a aucune psychologie, ce qui nous oblige à s’éloigner de la cohérence pure.» Par ailleurs, les sensations d’impulsivité s’inscrivent dans la continuité de la relation professionnelle entre les deux hommes. «Dans La noce, nous avions huit individus aux prises avec des désirs mêlés ou refoulés, l’équivalent d’une gang de douchebag de Laval. Avec Gregory, nous n’entendons pas seulement le texte, mais bien un ensemble. Je dirais que c’est près de l’esprit du surréalisme avec une petite dénonciation sociale. C’est compréhensible qu’il ait vu dans Le Joueur cet être torturé et difficile à suivre, que l’on qualifierait de nos jours de borderline

En répétition - crédit photo Nicolas Sado

En répétition – crédit photo Nicolas Sado

Peu de temps après ses études au Conservatoire d’art dramatique de Québec, Evelyne Rompré avait déjà goûté aux réflexions ontologiques de Dostoïevski. Elle avait foulé les planches dans une adaptation  de son ultime roman, Les Frères Karamazov, au Théâtre de la Bordée. «J’avais adoré. Ici, c’est complètement autre chose, même si l’auteur met toujours la femme sur un piédestal. Nous avons des explosions, des crises d’hystérie. Cela paraît très déstabilisant, mais c’est créatif et très ouvert.» Pour sa part, Paul Ahmarani prend un certain plaisir à marteler «que chacune des répétitions est différente.  L’expérience n’est pas reposante. Nous courrons partout, c’est très baroque. Mais rien n’est surchargé.»

En tandem, les deux artistes confirment que Le joueur mélange naturellement les époques. «Nous entendons les mots du temps de Dostoïevski. Par contre, visuellement et pour les costumes, nous intégrons différents moments de l’histoire. Nous pourrions même être dans les limbes ou l’enfer.» Car le propos sur ces «gens pognés» à la gorge par leurs dépendances ne perd pas de son intemporalité. Evelyne Rompré compare même les souffrances du protagoniste à une «expiation», l’entraînant  dans une dégringolade vers «des zones très profondes, proches de ce qu’a vécu l’auteur. Alexeï pense être en mesure de se contrôler, mais il échoue. Pour lui, dix minutes de bonheur sont plus importantes que toute la misère occasionnée par la suite.»

Les émotions en montagnes russes se répercutent aussi dans le traitement dramatique. «Dans la même réplique, nous pouvons rire aux éclats et ressentir une profonde tristesse», ajoute Evelyne Rompré. Par ailleurs, dans une telle société mercantiliste, l’argent conditionne les rapports entre les personnes. «Chacun attend la mort de la grand-mère pour pouvoir toucher l’héritage qui les sauvera de la pauvreté et de la dèche», précise-t-elle en comparant la matriarche (défendue par Danielle Proulx) à une «vieille sorcière». Parmi les autres membres de la distribution, Peter Batakliev devient le général, Stéphanie Cardi «une Blanche cocotte», Alex Bisping un double emploi de marquis et de baron, Frédéric Lavallée M. Astley, tandis que Jon Lachlan Stewart apparaît en Monsieur Zéro, «un croupier de diablotin», qui n’existe pas dans le texte initial.

Crédit Matthew Fournier

Crédit Matthew Fournier

Derrière cette expérience d’équipe s’esquisse l’importance de la dimension collective de l’art et des ressources adéquates pour parvenir à un résultat convaincant. Car, pour une production comme celle du Joueur, «il faut prendre le temps de faire les choses. Nous aurions eu besoin d’au moins six mois, mais au Québec, cela demeure quasi impossible. Je ne peux faire autre chose en même temps. Je dois m’y raccrocher pour ne pas m’y perdre», révèle Évelyne Rompré. Avant d’entamer une nouvelle journée de répétition, la comédienne constate l’ampleur du travail «qui reste encore à faire. Mais nous y allons avec tout notre cœur». Pour l’instant, les deux complices ressentent une fébrilité «sur un show qui va encore évoluer d’ici la première». Heureusement, ils savourent le grand plaisir d’être au cœur d’une troupe «avec un grand chef d’orchestre».

Le Joueur, du 26 janvier au 20 février au Théâtre Prospero