JAMAIS LU – Voisin, lève ton verre!

par | 3 mai 2019

par Daphné Batlaon

Ça y est, le 18e Jamais Lu est lancé, avec à sa tête quatre codirecteurs: Nahka Bertrand, Pascal Brullemans, Alexis Diamond et Marcelle Dubois.

En cette année de la majorité, le festival niché depuis quelques années dans Villeray, à deux pas de la station Fabre, invite la société québécoise à franchir les limites, à abattre les murs et à aller vers l’autre pour mieux l’entendre, l’écouter et, qui sait, le comprendre. Jeudi 2 mai, après avoir levé un verre en honneur de cette 18e année, le Jamais Lu a pris ses aises dans L’Arène, la grande salle du Théâtre Aux Écuries, pour sa grande soirée d’ouverture.

Crédit David Ospina

C’est justement sous le signe de l’ouverture que s’est déroulé Parle à ton voisin, ce garden-party libérateur imaginé et mis en scène par Alix Dufresne. Sur un tapis de faux gazon bien vert et au milieu de chaises de terrasse et de tables à pique-nique, de guirlandes colorées, de boîtes de carton, de ballons, de sacs poubelles et de ces objets hétéroclites qu’on retrouve dans les ruelles montréalaises et leur donnent vie, le party semble déjà prêt à lever. Les hot-dogs cuisent, la sangria est servie. Il ne manque que les voisins, les sympathiques comme les dérangeants, les discrets comme les inquisiteurs, ceux qui parlent (ou pas) notre langue avec (ou pas) un accent, mais ceux avec qui on partage un bout de rue, de ville, de territoire et parfois beaucoup plus.

Pour ce spectacle d’ouverture, Alix Dufresne a invité 12 artistes à adresser une lettre à ce qu’ils considèrent être leur voisin, réel ou non, avec pour seule règle de « libérer quelque chose par l’écriture ».

De l’auteur jeunesse Simon Boulerice à la francophile Leanna Brody, de la chroniqueuse Manal Drissi au poète et chanteur acadien Gabriel Robichaud, les lettres variaient de ton, de style et de thème. Une soirée éclectique comme on les aime!… Même si les opinions exprimées sont demeurées très consensuelles, plutôt militantes, plutôt de gauche. On est, mine de rien, resté entre voisins. Seul élément plus grinçant et dissonant dans ce chorus de belles et bonnes paroles, la lettre de Ricardo Lamour, qui s’est fait connaître de plusieurs l’été dernier lors de « l’affaire Slav ». Le rappeur et activiste a choisi d’adresser sa lettre à tous ceux et celles qui se disent ouverts d’esprit, mais l’ont peu montré lorsque la polémique a éclaté. Sans jamais les nommer, mais en les interpellant par leur titre ou leur fonction, Lamour ne les a pas épargnés, laissant voir que les plaies sont toujours à vif et que bien des manières de penser doivent encore changer pour laisser entrevoir une compréhension mutuelle.

Ricardo Lamour, crédit David Ospina

Manal Drissi aussi l’a bien mis en mot cette difficulté à vivre ensemble, à aller vers l’autre, l’étranger, tout comme Nicole Brossard qui a parlé de la douleur de la solitude. Frannie Holder, de son côté, a choisi d’adresser sa lettre à son double américain, celle qu’elle aurait pu être si sa famille n’était pas venue s’établir ici plutôt que de rester au sud de la frontière. Accompagné toute la soirée par la musique punchée du groupe Comment Debord, les voisins ont retourné le sujet sous plusieurs angles, ceux des voisins du dessus toujours trop dérangeants et ceux du dessous, qui se plaignent pour rien (un texte caustique de Geneviève Petersen), les voisins si jeunes et si vivants de la cour de récréation en face, et ceux qui, peu importe les efforts que l’on fait pour parler français, s’obstinent à vous répondre en anglais dès qu’ils entendent votre accent… C’est le jeune collectif Les Déesses (Lori’anne Bemba, Alexie Legendre, Elizabeth Mageren et Amaryllis Tremblay) qui est venu clore l’agréable soirée dans la ruelle en s’adressant aux voisins de demain, à ces enfants à naître (ou pas) qui hériteront du monde.

Dans la plus pure tradition collégiale et communautaire du Jamais Lu, cette soirée d’ouverture festive s’est terminée par une joyeuse mêlée entre auteurs, lecteurs et spectateurs, cette fois-ci autour des hot-dogs qui embaumaient déjà la salle depuis plusieurs minutes. Bon 18e anniversaire et bon festival!

Crédit David Ospina
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A propos Daphné Bathalon

Diplômée de l’École supérieure de théâtre (baccalauréat en art dramatique, profil critique et dramaturgie), Daphné Bathalon a été mise en contact tout au long de ses études avec divers types de spectacles vivants. Elle a ainsi pu explorer plusieurs facettes de la représentation. Plus particulièrement intéressée par le théâtre pour enfants, le cirque, l’improvisation et tout objet théâtral explorant la richesse de langue française et des arts visuels, Daphné souffre également de ce qu’on pourrait appeler un appétit insatiable pour les créations éclatées et le théâtre shakespearien (aucun lien!). Critique pour MonThéâtre depuis 2008, Daphné a aussi publié quelques textes dans la revue Jeu. Depuis quelques années, sa couverture théâtrale pour MonThéâtre s’est étendue aux festivals de théâtre à Montréal et à l’étranger. Elle est devenue membre de l’Association des critiques de théâtre du Québec en 2011.