JAMAIS LU : La misogynie ordinaire

par | 8 mai 2016

Par Daphné Bathalon

En ces temps où le féminisme fait parler de lui sur toutes les tribunes – accusé par les uns de vouloir écraser ou castrer les hommes, défendu bec et ongles par les autres, qui l’estiment plus nécessaire que jamais –, le nouveau texte de Catherine Léger (Voiture américaine, Opium_37), Baby-Sitter, trace un portrait au vitriol de cette cause qu’on brandit de bien des manières, pas toujours en toute connaissance… de cause.

Cédric (excellent David Boutin) vient d’être suspendu par son employeur, Hydro-Québec, pour une vidéo sexiste devenue virale et dans laquelle il lance en direct à une journaliste « Fourre-la dans le cul ». Il se retrouve désormais chez lui, sans emploi, avec Nadine, sa femme en congé de maternité (Isabelle Brouillette), leur bébé, et son frère Jean-Michel, un journaliste qui s’affirme féministe et qui squatte à temps partiel pendant qu’on rénove son logement.

Baby-Sitter expose avec beaucoup d’humour le cheminement de Cédric, Jean-Michel et Nadine dans leur conception du féminisme et de sa mise en pratique. D’abord réticent, Cédric, qui se défend de l’accusation de sexisme en brandissant l’argument « c’est juste une joke », accepte finalement d’écrire une lettre d’excuse à la journaliste qu’il a insultée. Peu à peu, sous l’influence de son frère, sa lettre se transforme cependant en véritable livre, Sexist story : 200 lettres d’excuse, pour s’excuser d’à peu près tout à plusieurs personnalités féminines (Janette Bertrand, Anne Hébert, Eugénie Bouchard…). Pleine d’autodérision, la pièce prend une tournure plus critique, où les personnages sont systématiquement confrontés à leurs propres contradictions ou prennent conscience de la misogynie latente derrière leurs bonnes intentions.

La mise en lecture théâtrale de Philippe Lambert donne déjà une bonne idée de la direction que pourrait prendre le texte une fois mis en scène. Sous la plume drôle et mordante de Catherine Léger, Baby-Sitter pose plusieurs questions pertinentes sur le féminisme d’aujourd’hui et sur ses pièges. Jean-Michel (Steve Laplante, fidèle à son style et toujours aussi drôle), qui brandit son féminisme comme un étendard, porte-t-il vraiment la cause ou se montre-t-il plutôt paternaliste? Les blagues de viol sont-elles acceptables? Faut-il aller vers un féminisme plus offensif ou défensif? Le personnage d’Amy, la baby-sitter, représente un fantasme sexuel, et la jeune femme en joue jusqu’au bout (ou en serait-elle la victime?). Personnages féminins forts sans être dépourvus de défauts, Amy et Nadine sont loin de l’image souvent véhiculée de la femme écrasée qui vit dans la peur. Au contraire, les femmes de Baby-Sitter se défendent bien, surtout par les mots, et sans avoir besoin des hommes pour ce faire.

La comédie féministe de Catherine Léger n’épargne aucun faux bon sentiment, peu importe de qui il émane. Inspiré d’une histoire similaire survenue l’an dernier en Ontario, l’ensemble est irrésistiblement drôle tout en exposant quelques-uns des grands travers du féminisme québécois.

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Daphné Bathalon

A propos Daphné Bathalon

Diplômée de l’École supérieure de théâtre (baccalauréat en art dramatique, profil critique et dramaturgie), Daphné Bathalon a été mise en contact tout au long de ses études avec divers types de spectacles vivants. Elle a ainsi pu explorer plusieurs facettes de la représentation. Plus particulièrement intéressée par le théâtre pour enfants, le cirque, l’improvisation et tout objet théâtral explorant la richesse de langue française et des arts visuels, Daphné souffre également de ce qu’on pourrait appeler un appétit insatiable pour les créations éclatées et le théâtre shakespearien (aucun lien!). Critique pour MonThéâtre depuis 2008, Daphné a aussi publié quelques textes dans la revue Jeu. Depuis quelques années, sa couverture théâtrale pour MonThéâtre s’est étendue aux festivals de théâtre à Montréal et à l’étranger. Elle est devenue membre de l’Association des critiques de théâtre du Québec en 2011.