JAMAIS LU 2016 : Vendre ou Rénover, Centre d’achats, Gamètes

Par Gabrielle Brassard

Embrasser large, et beaucoup

Plusieurs directeurs de la programmation (Sébastien David, Annick Lefebvre, Sarah Berthiaume et Marcelle Dubois), en majorité des femmes, des auteurs d’ici et d’ailleurs, des concepts de présentation innovants ; le Jamais Lu a mis le paquet pour son édition 15e anniversaire, qui vient à peine de se terminer.

Vendre ou Rénover

Le Jamais Lu, établi aux Écuries depuis de quelques années, s’ouvrait avec une soirée bien originale : Vendre ou Rénover. Le concept, basé sur la télé-réalité du même nom qui consiste à rénover une maison afin de savoir si les propriétaires la garderont ou la vendront, où une designer et un courtier immobilier se font la compétition, s’est transposé sur les planches du théâtre du quartier Villeray. Ainsi, tour à tour, deux auteurs défendaient un classique du théâtre, un juge ayant a décidé en fin de compte si ladite pièce méritait d’être remontée une énième fois ou mise au rancard pour de bon.

La bataille a été dure, bien menée, et a donné du fil à retordre aux juges Sylvain Bélanger, Christian Saint-Pierre, Mélanye Boissonnault et Mélissa Larivière.

Vendre ou Rénover, crédit photo David Ospina

Vendre ou Rénover, crédit photo David Ospina

Les auteurs et comédiens ont donné toute une performance, à la fois pour défendre les pièces et pour les enterrer. C’est d’ailleurs ce dernier côté qui a remporté la plupart des joutes. Coup de chapeau à Étienne Lepage et Sarah Berthiaume qui devait parler de Zone, de Marcel Dubé. Berthiaume, qui avait la lourde tâche de rénover cette pièce, y est allé d’une critique acerbe et ironique qui a beaucoup fait rire la salle. Marc Beaupré a quant à lui livré un vibrant hommage à Being At Home with Claude, de René Daniel Dubois, en nous proposant ses idées de mise en scène s’il la montait un jour. Aspect intéressant que nous aurions aimé entendre des autres auteurs qui rénovaient les pièces, plutôt que ne défendre que les idées et valeurs de ces dernières. Son opposante Édith Patenaude, qui avait la responsabilité de détruire cet intouchable du théâtre québécois, a tout de même apporté des arguments à tout casser afin de remiser ce grand classique ; tellement qu’elle a gagné la partie.

Concept intéressant, qui a donné lieu à des débats enlevants et a poussé les auteurs à user d’une imagination renversante pour défendre ou tuer certaines pièces.

Centre d’achats, d’Emmanuelle Jimenez

Emmanuelle Jimenez (Du vent entre les dents) a présenté sa nouvelle pièce au Jamais Lu, Centre d’achats. Une pléiade de femmes, toutes fortes, originales, absurdes et fidèles aux personnages auxquels Jimenez nous a habitués dans son écriture ont pris part à la mise en lecture, faite par l’auteure elle-même. Des duos ; deux femmes âgées, deux sœurs, une adolescente, se font un chassé-croisé dans un centre d’achats, avec tout ce qu’il représente pour certaines : à la fois un lieu de réconfort, de malaise, d’étouffement social, de consommation, d’émerveillement. La pièce est une critique certaine de notre société de consommation, de notre rapport à l’argent, aux objets, et des centres d’achats, comme entité à part entière, monstrueuse, dévorante.

Centre d'achats, crédit photo David Ospina

Centre d’achats, crédit photo David Ospina

Il s’agissait d’une mise en lecture d’une grande qualité, avec Gary Boudreault, Muriel Dutil, Johanne Hamelin, Emmanuelle Jimenez, Isabelle P. Roy, Dominique Quesnel, Évelyne Rompré, Geneviève Schmidt et Louise Turcot. On se demande comment transposer le décor ou imager le centre d’achats dans une mise en scène, mais voilà tout le charme du Jamais Lu, qui laisse place à l’imagination en ce sens.

Gamètes, de Rébecca Deraspe

Cette pièce, résolument féministe, raconte l’histoire de deux meilleures amies de très longue date qui retrouvent alors que l’une d’entre elles vient d’apprendre qu’elle porte un enfant trisomique. Cet instant de crise ramène les amies au coeur de plusieurs souvenirs, heureux et douloureux, en surfant sur une multitude de questions existentielles, principalement féminines.

Dans une mise en lecture de Sophie Cadieux, les comédiennes Annie Darisse et Domique Leclerc excellent. Assises l’une à côté de l’autre à une table, dans une mise en scène qui ne pourrait être plus simple, même pour une mise en lecture, elles réussissent à nous amener sans problèmes du passé au présent, en interprétant très justement sentiments, moments dramatiques et dynamiques amicales selon les différentes époques de leur vie.

Gamètes, crédit photo David Ospina

Gamètes, crédit photo David Ospina

Si Gamètes possède assurément un fil conducteur autour du féminisme, la pièce gagnerait peut-être néanmoins à être légèrement resserrée. En effet, l’auteure pose énormément de questions et aborde plusieurs sujets, des standards physiques et psychologiques d’être une femme, en passant par la parentalité, le viol, l’amitié et la compétition féminine. Le tout reste cependant en surface, un peu éparpillé, et plusieurs questions restent sans réponse. La montée dramatique est décevante, et termine en queue de poisson. Une mise en scène physique aiderait probablement à recentrer la pièce et à faire en sorte que le spectateur passe moins de temps à se demander où s’en va la trame narrative. Néanmoins, Gamètes est une proposition intéressante, forte d’une solide écriture et d’une géniale interprétation, amenant son lot de rires, malgré la prémisse dramatique de départ.