Inhumanité et réflexions autour de Lulu – entrevue avec René Migliaccio, metteur en scène de la pièce Lulu

par | 28 avril 2014

Entre Montréal et New York, René Migliaccio s’attaque ces jours-ci dans la métropole québécoise à une œuvre costaude et intemporelle : Lulu,la tragédie « monstrueuse » du dramaturge expressionniste allemand Frank Wedekind.

René Migliaccio et Stéphanie Ribeyreix

René Migliaccio et Stéphanie Ribeyreix

Depuis sa création en juin 2012, La Compagnie de la Lettre 5 a monté Molière (Le Malade imaginaire) et Gorki (Les Bas-fonds). Maintenant, c’est le dramaturge allemand Frank Wedekind (1864-1918), dénonciateur ironique des conventions hypocrites de la société bourgeoise qui passionne l’instigateur de cette production. Pour René Migliaccio, le film Loulou du réalisateur Georg Wilhelm Pabst avec Louise Brooks de 1929 (d’après l’œuvre Lulu de l’auteur) a servi de bougie d’allumage. « Le texte s’est imposé à moi comme une matière emblématique, autant par son aspect psychologique que par sa portée sociale », confie-t-il dans un café de la rue Saint-Denis. Le bruit des machines et des conversations aux tables voisines ne déconcentrent aucunement le calme du metteur en scène. « En psychologie, il existe la dimension du splitting (ou clivage du moi en français) où un traumatisme vécu durant l’enfance peut amener la psyché à enfouir le moi véritable et entraîner le développement d’un faux moi. Lulu représente parfaitement cet archétype ».

Fusion de deux textes (L’Esprit de la terre et La Boite de pandore), Lulu oppose une vision désespérante du féminin à la brutalité calculatrice et dominatrice de l’homme. La pièce brouille les notions entre le bien et le mal. « Nous avons ici un cas d’abus et de viol qui se traduit par une sexualité maladive. Le personnage principal vit avec son faux père (son beau-père) avec qui elle a des rapports sexuels de domination. C’est le cas typique de l’enfance volée ».

L’œuvre s’établit également contre l’établissement de la moralité. Elle pose inconsciemment la question de l’ambigüité entre le désir et la libération féminine. « On ne peut pas en faire abstraction. Lulu est-elle une femme fatale ou la projection des univers fantasmés? Car, pour être véritablement libéré, il faut voir d’où l’on part. Lulu est entourée d’hommes, tous plus âgés qu’elle et puissants socialement », dévoile-t-il toujours d’un ton posé. « Les acteurs masculins doivent accepter l’immoralité de leurs personnages et de ne pas se défendre d’une prétendue bonté». Malgré son déséquilibre à l’intérieur d’elle, le personnage ne se laisse jamais définir par sa moralité et désire retourner à une vie normale. Dans le récit, aucun des autres protagonistes ne l’appelle par son nom ou prénom. « La femme se définit uniquement par le regard de l’homme comme un fantasme et selon sa psychologie à lui. Pour avoir une image de la femme émancipée, il est nécessaire d’avoir des bases normales, ce qui n’est pas le cas ici », rappelle le metteur en scène.

Photo promotionnelle de la pièce Lulu

Photo promotionnelle de la pièce Lulu

Aux dires de RenéMigliaccio, la force poétique dramatique de l’écriture de Wedekind se compare aux plus grands dramaturges de l’histoire comme Molière, Shakespeare et Brecht. « Les mots sur le papier sont inévitables, il ne peut pas y en avoir d’autres mots possibles. Je dis aux acteurs : quand vous jouez votre texte, vous jouez tous les détails. L’écriture est d’une extrême précision, d’une fluidité et d’une limpidité modernes incroyables, tout en reprenant les archétypes de l’univers du théâtre ». L’univers de Wedekind exige donc de dépasser les images du réalisme et montrer toutes les nuances possibles entre le rêve et la réalité qui doit se départir de ses innombrables masques. « Certains metteurs en scène font des recherches sur la vie de l’auteur, sur le contexte historique. Pour ma part, j’amorce mon travail en me servant de ma vie personnelle, à savoir si je vais m’accrocher aux situations et chercher en moi tous les personnages. C’est la vérité qui prime ».

Par son traitement dramaturgique du désir et de l’érotisme, Lulu exige pour un metteur en scène de dépasser les images esthétiques. « La sexualité est davantage suggérée que montrée de façon flagrante ou frontale. Nous entrons plus facilement dans l’imaginaire du personnage de Lulu en ne montrant pas les rapports érotiques dans toutes leurs cruautés. Cette approche donne la chance au texte d’exister en lui-même, dans une harmonie entre la parole et le corps ».

Le contexte psychosocial sera appuyé par cinq toiles (une pour chacun des actes) pour exposer les états d’âme d’une femme traquée par le regard des autres. En plus de la présence scénique des arts visuels,une musique originale écrite pour levioloncelle sera interprétée en direct. « J’avais fait la même expérience à New York avec une adaptation théâtrale de L’Enfer de Dante. Le violoncelle demeure à mon sens l’instrument qui s’apparente le plus à la voix humaine. La musique apporte une touche primordiale en renforçant les moments expressionnistes ».

La figure de l’héroïne s’inscrit également dans la problématique du corps et des perceptions machistes du « deuxième sexe » qui trouvent encore malheureusement un ancrage en 2014. « Lulu n’est pas libre de son corps. Alors que ce dernier peut être à la fois un instrument de libération ou de régression, on voit ici un lien direct avec ses traumatismes physiques et psychologiques. Nous développons un lien empathique avec son désir de croire à une pureté et à un avenir meilleur ». La pensée féministe n’est jamais très loin. « L’homme impose encore de bien des manières la conception de l’identité des femmes et l’obligation de trouver pour celles-ci leur place parmi les projections constantes faites par les autres. À un moment précis de la pièce, l’un des personnages masculins demande à Lulu de se tuer pour qu’il puisse refaire sa vie ». L’orchestrateur de la production y perçoit un appel à la conscience sociale pour des rapports plus harmonieux et égalitaires entre les hommes et les femmes. « Personne ne peut rester insensible devant les filles que l’on siffle dans la rue ou que l’on déshabille des yeux », soutient-il, juste avant de retourner peaufiner le souffle de Wedekind à quelques jours des premières représentations.

Lulu, à l’Espace 4001, du 30 avril au 17 mai 2014

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A propos Olivier Dumas

Entre la ferveur, la curiosité et l’interrogation, Olivier Dumas veut toujours porter un regard empreint de passion, ludique ou engagé, sur cet art qualifié trop souvent d’éphémère. Il suit le théâtre depuis l’âge de douze ans, il a maintenant presque le triple. C’est en 2004 qu’il prend la parole à CHOQ.FM et la plume au Montréal Campus pour témoigner de son amour indéfectible pour les arts de la scène. À MonTheatre.qc.ca, il souhaite poursuivre son désir de s’émouvoir, de critiquer sans complaisance et d’approfondir l’un des derniers lieux susceptibles d’extirper l’humain de ses certitudes, de ses zones de confort. Journaliste, recherchiste, futur archiviste et bête curieuse de tout, Olivier croit au pouvoir rédempteur de l’art dans une société trop souvent dégueulasse pour les âmes sensibles.