« Il faut être en santé quand on est en colère » – entrevue avec Markita Boies et Lise Roy pour Je ne suis jamais en retard

par | 31 octobre 2014

par Olivier Dumas

Nous sommes un lundi après-midi d’automne à huit jours de la première de Je ne suis jamais en retard. À l’extérieur, le soleil est radieux et la température des plus agréables. Dans la salle de répétition à l’étage du Centre du Théâtre d’Aujourd’hui, la metteure en scène Markita Boies et la comédienne instigatrice du projet Lise Roy témoignent d’une grande générosité à travers leurs éclaircissements et leurs confidences. Dans leur désir manifeste de donner vie à des voix féminines fortes, libres et assumées, leur passion demeure toujours perceptible.

Markita Boies, crédit photo François Brunelle

Markita Boies, crédit photo François Brunelle

Au printemps 2011 à la Grande Bibliothèque, Markita Boies orchestre une magnifique lecture de La Nef des sorcières, commémorant les 35 ans de cette œuvre mémorable de la dramaturgie québécoise conçue par Luce Guilbault. Parmi la distribution, Lise Roy lisait l’un des monologues en compagnie, notamment, de deux des comédiennes de la création originale au Théâtre du Nouveau Monde en 1976 : Louisette Dussault et Pol Pelletier. La réception chaleureuse du public a servi de bougie d’allumage. Markita Boies avait vu La Nef contrairement à Lise Roy : « Je ne me suis pas rendu pas compte de l’impact qu’a eu la pièce à l’époque. C’est beaucoup plus tard à la Grande Bibliothèque que j’ai en saisi toute la pertinence » exprime cette dernière. De ce joyau trop méconnu aujourd’hui du féminisme québécois, Markita Boies en a gardé un souvenir impérissable. « J’avais été très impressionnée par Luce Guilbault qui avait parfaitement saisi l’esprit de l’époque. La révolution était dans l’air du temps ». Peu de temps après sa graduation de l’option théâtre de Lionel-Groulx, elle a collaboré avec Pol Pelletier au Théâtre expérimental des femmes pour La Peur surtout. Les paroles féministes et revendicatrices se multipliaient, comme dans Les Fées ont soif de Denise Boucher, le film La Cuisine rouge de Paule Baillargeon et la pièce Un prince, mon jour viendra, coécrite par Paule Baillargeon, Luce Guilbault et Suzanne Garceau. « On remettait tout en question dans ces années-là, raconte Lise Roy, alors fraîchement diplômée du Conservatoire d’art dramatique de Montréal. On ne voulait pas de personnages, pas de metteur en scène.»

Mais au début des années 90, triste période qui a coïncidé avec la tragédie de la Polytechnique, les deux actrices ont profondément ressenti un ressac. Le Théâtre expérimental a changé de nom. « C’était moins à la mode de se dire féministe. C’était la fin des discours militants, nous étions moins dans le collectif », déclarent-elles en chœur. Une charge émotive comme Je ne suis jamais en retard permet selon elles de recréer cette énergie de groupe tout en laissant une place prépondérante à l’imaginaire et à une énergie joyeuse. « Il faut être en santé quand on est en colère », lance fièrement Markita Boies. Sa complice perçoit par ailleurs plus d’encouragement de ses proches en 2014 qu’à l’âge de 25 ans. « J’avais besoin d’une œuvre du Québec qui allait me donner le sentiment de faire corps avec les femmes », souligne-t-elle.

Pour construire efficacement ce montage de textes, elles ont fait appel notamment à des dramaturges confirmées (Dominique Parenteau-Lebœuf, Marie-Ève Gagnon, Marilyn Perreault) et à une sociologue collaboratrice au magazine féministe La Vie en rose (Nicole Lacelle)Ces auteures ont choisi elles-mêmes les interprètes de leurs créations. Deux des comédiennes du spectacle, « l’érudite » Louise Bombardier (qui a publié, entre autres, le magnifique album Petits fantômes mélancoliques) et Lise Roy ont conçue chacune un monologue qu’elles souhaitaient elles-mêmes interpréter ; un défi supplémentaire qui conjugue l’écriture et le jeu. « Il n’est pas facile de jouer son propre texte », confie-t-elle. Parallèlement, Markita Boies a contacté Nicole Brossard (une des collaboratrices importantes de La Nef des sorcières), « qui m’a répondu que l’aventure lui tentait à condition que ce ne soit pas un monologue. Elle a donc écrit un dialogue ».

Des femmes de différentes générations prendront tour à tour la parole, soit Émilie Gilbert, Noémie-Godin Vigneault, Tania Kontoyanni, Danièle Panneton, Louise Bombardier et Lise Roy. L’écriture s’est réalisée dans une totale liberté sans aucune censure. Si le ton paraît moins radical qu’en 1975 aux dires des deux comédiennes, « nous entendrons de vraies colères de créatrices ». La pensée intellectuelle est revendiquée. « Sur scène, ce sont des actrices qui pensent, qui réfléchissent », s’emballe Markita Boies. Pour Lise Roy, les barrières pour les femmes ont changé depuis 40 ans. Une proposition comme Je ne suis jamais en retard permet de les aborder sous des angles variés. « Nous parlons de réalités plurielles, d’amour maternel, d’égalité ». Mais tous ses témoignages ne s’inscrivent pas dans un exercice thématique. Markita Boies précise: « je n’ai pas donné à chacune un thème du genre voici le texte réaliste… »

Lise Roy, crédit photo Bernard Préfontaine

Lise Roy, crédit photo Bernard Préfontaine

L’importance des mots traduit un désir de revenir à la sobriété, au dépouillement. « Les  gens ont envie d’entendre une parole à travers un personnage. Les sept textes sont racontés par des femmes âgées entre 32 et 63 ans », confirme Markita Boies. Lise Roy ajoute que « les vedettes ici sont des femmes au verbe assumé qui sortent des clichés de la victime ou encore de la maman et de la putain. Elles viennent dire ce qu’elles ont véritablement envie de dire ». Le « fil rouge » (expression de la metteure en scène) pour tisser ensemble toutes ces histoires s’est imposé par lui-même. « Certains textes devaient être en ouverture, d’autres vers le milieu. L’amorce est sobre, mais intense. Il faut attacher sa tuque » dévoile Markita Boies, fort élogieuse sur ses actrices qui ont travaillé comme de « vraies artisanes de théâtre » et sans se prendre pour des « primas donas ».

Vers la fin de l’entretien, les deux comédiennes pédagogues parlent de l’influence marquante d’André Brassard dans l’exercice quotidien de leur métier. Pour Markita Boies, « côtoyer une aussi grande intelligence donne du talent », tandis que Lise Roy fait une allusion sentie à un moment mémorable d’un atelier sur Racine où l’accoucheur scénique de Michel Tremblay lui a demandé d’incarner Phèdre, rôle qu’elle exècre profondément. « André m’a interrompu et a dit: un silence  c’est tout ce que l’auteur n’a pas été capable d’écrire ». Et pour Je ne suis jamais en retard, le silence a joué un rôle important dans le processus créateur. Car l’expérience du solo nécessite beaucoup d’intériorité. Selon elles, cette démarche s’avère un acte courageux pour lequel les actrices « disciplinées » du spectacle ont manifesté la plus grande humilité. Pour un interprète, « il s’agit d’une relation difficile et angoissante de proximité avec le public ». Sans renfort d’un partenaire, la solitude prédomine. Markita Boies se remémore le trac de sa vie lors de sa prestation dans La Fille de Christophe Colomb d’après le roman satirique de Réjean Ducharme. « Tu as devant toi de vrais yeux qui te regardent. Tu peux te sentir agressé, mais je me suis servi de ce sentiment pour agresser à mon tour ». Elle respecte énormément ceux et celles qui se commettent devant une pratique théâtrale aussi franche que transgressive. Lise Roy abonde dans le même sens en songeant à sa participation dans la pièce Le Bruit des os qui craquent de Suzanne Lebeau : « Je n’ai rien fait d’aussi intimidant. Lors des scènes où je parle directement aux gens dans la salle, j’ai voulu mourir ».

Avant de poursuivre la course effrénée des derniers préparatifs avant le grand jour de la naissance scénique, Lise Roy souligne avec une grande ferveur que Je ne suis jamais en retard  constitue l’une des plus belles réalisations de sa carrière. Après un premier texte monté en lecture à Québec, elle espère poursuivre dans la voie de l’écriture. « Un jour, je prendrai la parole de manière plus maîtrisée et avec encore plus de maturité », lance-t-elle avec une flamme dans les yeux.

Je ne suis jamais en retard du 4 au 27 novembre à la Salle Jean-Claude Germain du Centre du Théâtre d’Aujourd’hui