Fustiger le Me, Myself and I avec Dominique Quesnel, comédienne de la pièce «Auditions ou Me Myself and I»

par | 15 janvier 2015

par Olivier Dumas

Pour un observateur de la scène théâtrale, il demeure toujours fascinant de voir des tandems prendre vie sous nos yeux. En Dominique Quesnel, la metteure en scène d’origine franco-allemande Angela Konrad a trouvé l’actrice idéale pour explorer les innombrables facettes de l’âme humaine, de la vulnérabilité à l’éclat de rire transperçant les drames les plus insoutenables.

poster-auditionsEn novembre 2013 à l’Usine C, ce fut le choc devant une déstabilisante Variations pour une déchéance annoncée, sublime et cruelle déconstruction de La Cerisaie d’Anton Tchekhov, avec en arrière-plan les voix prophétiques de Maria Callas et d’Amy Winehouse. Dominique Quesnel y incarnait une Lioubov naviguant sur les abîmes de la déchéance avec l’énergie vaporeuse d’une Marylin Monroe.

C’est dans un tout autre registre qu’elle s’attaque ces jours-ci à Auditions ou Me Myself and I, une réflexion au vitriol sur l’acte théâtral et les relations de pouvoir entre artistes, avec comme matière première, Richard III de William Shakespeare. La comédienne incarne la despotique Ricki qui cherche à tyranniser son entourage. Fort heureusement, en personne, la comédienne ne dégage aucune énergie intimidante avec ses yeux étincelants, son timbre de voix contagieux et son sens de la répartie. « C’est une idée d’Angela de montrer la mécanique d’une metteure en scène qui fait passer des auditions à des acteurs et actrices pour une pièce », raconte-t-elle d’une voix volubile en ce samedi matin ensoleillé autour d’un bon café.

Dans le petit café-boulangerie en face du Théâtre de Quat’sous, Dominique Quesnel relate l’amorce de ses premiers contacts avec Angela Konrad. « Professeur de théâtre à l’Université d’Ottawa, elle voit The Dragonfly of Chicoutimi de Larry Tremblay  que dirige Claude Poissant au Centre national des arts. Elle rencontre l’un des acteurs (Mani Soleymanlou) et lui parle de son désir de travailler sur Tchekhov. Angela s’est rappelé ma prestation dans Porc-épic de David Paquet. Nous nous sommes rencontrés par la suite à L’Espace Libre après une représentation de L’affiche de Philippe Ducros dans laquelle Mani et moi jouions. C’est merveilleux de rencontrer à 46, 47 ans une personne qui t’offre un tel espace de création et de liberté », lance-t-elle avec reconnaissance.

Dans la salle de répétition du Quat’sous où se déroulera les dix représentations d’Auditions… (« Angela a crié wow en découvrant le lieu »), la création expose une mise en abîme entre le théâtre et la vie quotidienne. Des scènes retenues de la tragédie shakespearienne, nous côtoyons les figures principales. Le processus a laissé une large place à l’improvisation où la distribution a participé aux dialogues. « Angela a démontré une profonde curiosité aux idées des autres, elle est passionnée par les acteurs et le jeu », précise son actrice de prédilection. Celle-ci retrouve la même puissance théâtrale chez l’auteur d’Othello, soit « une musicalité extraordinaire, un sens du rythme et de l’allitération. Nous sentons qu’il aime la scène et les comédiens ».

Angela Konrad, également pédagogue à l’UQÀM, a connu comme comédienne dans une « vie antérieure », en Europe, « des expériences traumatisantes avec des metteurs en scène. Elle ne désirait pas reproduire les mêmes relations despotiques au Québec ». Malgré des thèmes durs, des aspects comiques teintent heureusement la production pour désamorcer toute lourdeur au propos, notamment dans le choix des prénoms.  Ainsi, « Ricki est entourée de Niki (Marie-Laurence Moreau), de Miki (Philippe Cousineau), de Vicki (Stéphanie Cardi) et de Kiki (Lise Roy) ». L’évocation des enjeux contemporains fusionne avec le contexte historique de la pièce de Shakespeare, « où nous voyons meurtre après meurtre ». Dominique Quesnel s’émeut lorsqu’elle évoque « la semaine épouvantable que nous avons vécu », teintée par la tragédie de Charlie Hebdo, et soutient « que tout le chaos du monde est là, présent dans l’écriture de Shakespeare », en plus d’ajouter spontanément une citation du philosophe français Bernard Sichère : « Shakespeare ne se fait aucune illusion sur les hommes et sur leurs bassesses ».

Pour fouiller la mécanique des liens de domination et de soumission sous-jacents à l’acte de création, la metteure en scène a convoqué Dominique Quesnel et Philippe Cousineau « à une période d’entraînement intensive de deux jours à la campagne ». Certains documentaires ont été visionnés, comme Au soleil même la nuit sur le Théâtre du Soleil d’Ariane Mnouchkine, Looking for Richard d’Al Pacino (les interrogations de l’acteur états-unien sur Richard III) et Casa Loma (le projet avorté d’une troupe par la femme de théâtre Pol Pelletier). « Dans le film sur Mnouchkine, nous observons les acteurs vraiment tout faire, et pas seulement jouer, mais également la bouffe tout en se maquillant et en changeant de costumes durant les entractes. Nous saisissons la puissance, mais aussi la dureté du travail d’équipe ». Avec Angela Konrad, ils ont discuté de certains rapports entre le maître et l’élève « qui s’apparentent parfois presque à de la dictature ». Elle rétorque avec une conviction assumée « que pour tirer le meilleur d’une personne, il est important d’établir un rapport de confiance qui ne tombe jamais dans l’humiliation ». L’actrice chevronnée préconise ainsi des rencontres harmonieuses avec ses partenaires de jeu. « Dans la vie, je suis une fille solitaire. Au théâtre, j’aime le sentiment de solidarité avec les collègues. Je n’ai pas besoin du premier rôle pour être heureuse. Un spectacle solo serait difficilement envisageable pour moi. Il n’y a personne pour te relancer », lance-t-elle avec un éclat de rire.

Dominique Quesnel parle de trajet lorsqu’elle évoque son rapport avec son personnage de Ricki. « Derrière sa façade de femme dure se dissimule une extrême fragilité. Elle rêve de monter son truc dans une grande salle, mais se retrouve toute seule à la fin. Avec ce show, il y aura un avant et un après pour moi ». L’aventure d’Auditions ou Me Myself and I nous ramène donc à l’essentiel et au dépouillement. « La production a été conçue sans scénographie et subventions. Stéphanie Cardi (son assistante dans la pièce) effectue le véritable travail de la régisseuse en jouant avec les boutons. Dans un aussi petit espace de proximité, il faut être solide sur nos pattes, impossible de ne pas aller au fond des choses », témoigne-t-elle avant de caler sa tuque sur sa tête et de traverser la rue pour un deuxième enchaînement avant la première.

Auditions ou Me Myself and I au Quat’sous, du 20 au 31 janvier 2015

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Olivier Dumas

A propos Olivier Dumas

Entre la ferveur, la curiosité et l’interrogation, Olivier Dumas veut toujours porter un regard empreint de passion, ludique ou engagé, sur cet art qualifié trop souvent d’éphémère. Il suit le théâtre depuis l’âge de douze ans, il a maintenant presque le triple. C’est en 2004 qu’il prend la parole à CHOQ.FM et la plume au Montréal Campus pour témoigner de son amour indéfectible pour les arts de la scène. À MonTheatre.qc.ca, il souhaite poursuivre son désir de s’émouvoir, de critiquer sans complaisance et d’approfondir l’un des derniers lieux susceptibles d’extirper l’humain de ses certitudes, de ses zones de confort. Journaliste, recherchiste, futur archiviste et bête curieuse de tout, Olivier croit au pouvoir rédempteur de l’art dans une société trop souvent dégueulasse pour les âmes sensibles.