Frayeurs en partage : entrevue avec Pierre Chamberland des « Les Laissés Pour Contes »

par | 20 janvier 2015

par Olivier Dumas

Pierre Chamberland

Pierre Chamberland

En décembre 2012, une production intitulée Les Laissés Pour Contes prenait vie dans l’intimité du Théâtre de l’Esquisse. Avec des prestations théâtrales et chorégraphiques d’artistes de la relève, elle se voulait un terreau de création et d’exploration. Son instigateur, Pierre Chamberland (qui participe toujours comme auteur depuis le début), cherchait autant à réinventer qu’à perpétuer l’art de l’oralité très populaire notamment dans des soirées thématiques et aux Contes urbains. La soirée s’est révélée conviviale. À l’hiver 2014, toujours sous sa gouverne, une seconde cuvée plus élaborée traitant de la convoitise a vu le jour avec une équipe presque entièrement renouvelée dans le quartier Saint-Henri.

Ces jours-ci, une troisième édition émerge à l’Usine C avec des fictions d’effroi et d’angoisse. Thème universel et fédérateur, la peur interpelle beaucoup Pierre Chamberland. « Plus je vieillis, plus je constate qu’elle décide de certains de mes comportements ». Mais le sentiment de crainte se caractérise par sa dimension rassembleuse. « Il touche tout le monde, peu importe le sexe, l’âge, la religion, l’origine. Nous ne parlons donc pas seulement d’une infime portion de la population. Nous n’avons qu’à regarder les récents événements de l’actualité pour voir là un puissant dénominateur commun », confie-t-il au bout du fil avec un rire dans la voix.

Le concepteur des Laissés Pour Contes a décidé cette année de s’entourer de « grosses pointures » en les personnes de Kévin Bergeron comme directeur de production et de Patrick Renaud à la mise en scène (tâche qui revenait auparavant à Chamberland). « J’ai décidé de déléguer parce que je veux sentir que j’ai encore quelque chose à offrir au projet. C’est un peu mon bébé, mais j’estime nécessaire de ne pas le limiter à une seule tête pour que le concept grandisse et se bonifie », témoigne-t-il.

Les textes retenus portent la signature de Patrice Bonneau, Pierre-Marc Drouin, Pierre Chamberland, Véronique Pascal, Amélie Prévost et Michael Richard. Les deux derniers défendent sur scène leur écriture. « Les dramaturges qui désiraient jouer leur propre texte devaient passer une audition, car il est exceptionnel qu’ils soient les réels meilleurs interprètes pour leur matériel, ceux qui se peuvent se rendre au plus près de la vérité du jeu ». La distribution comprend également Anne-Valérie Bouchard, Julie Fortin, Mathieu Lepage (un participant de la première année) et Martin Tremblay.

Un sentiment d’étonnement s’est dégagé devant la pluralité des propositions. « Cela va des souvenirs d’enfance, avec des monstres dans le placard, à une mauvaise expérience vécue à l’adolescence. Il y a des fluctuations fascinantes entre les univers. Certains sont plus subtils, dans d’autres, les gens perdent véritablement le contrôle ». Après l’intégration des disciplines de la danse et de la marionnette les années précédentes, Pierre Chamberland insiste encore pour explorer d’autres avenues et sortir légèrement du cadre traditionnel « d’une personne assise sur sa chaise, quitte à faire chier certains puristes ».

L'équipe des Laissés pour contes 2015

L’équipe des Laissés Pour Contes 2015

Durant l’entrevue, le désir de garder secrets des aspects de la production revient à de nombreuses reprises dans les réponses de Pierre Chamberland. « Motus et bouche cousue, je suis «bébé lala» sur ce point », martèle-t-il avec autant de sérieux que d’humour.  Par contre, il ne se gêne pas pour dévoiler son admiration du récit de Véronique Pascal (deuxième participation aux Laissés Pour Contes) racontant les états d’un personnage prénommé Hélène. « C’est une femme forte (incarnée Anne-Valérie Bouchard) sous de nombreux aspects, physique, mental et émotionnel, qui vit une existence réglée au quart de tour. Un matin, elle se lève en constatant les ravages de la solitude. Elle désire avoir un enfant avec un conjoint stable, elle qui court la galipote. L’auteure ne nous laisse jamais deviner les astuces grâce à des répliques cinglantes. Véronique prend des risques, ne craint la controverse », précise-t-il au souvenir de l’histoire caustique présentée l’an dernier.

Par ailleurs, une autre découverte marquante pour lui demeure Michael Richard, avec qui il a travaillé en 2013 au Festival Fringe. « Son texte, je l’appelle mon petit OVNI. D’un seul souffle, son écriture nous tient en haleine du début à la fin, c’est de l’angoisse à la puissance 10. Nous pénétrons véritablement dans la psyché d’un personnage comme si nous lisions ses pensées en même temps que lui », exprime Pierre Chamberland avec enthousiasme.

Pour le traitement audiovisuel, la présence de la musique nous empêche « de passer d’un conte à l’autre dans le silence ». Comparée aux précédentes productions, la scénographie sera plus élaborée, mais surtout plus allégorique, comme la métaphore d’un « voyage ».  « L’an dernier, si une histoire se déroulait dans un ring de boxe, nous reproduisions sur scène un décor de ring. Je voulais cette fois-ci aller plus dans la réflexion avec une unité et un fil d’Ariane pour relier l’ensemble », précise-t-il.

Avec l’arrivée d’un nouveau directeur d’acteurs expérimenté (Patrick Renaud), Pierre Chamberland voit d’un œil positif l’évolution des Laissés Pour Contes. « La famille s’est agrandie ». Le nouveau lieu confirme ses espoirs pour les prochains pas de son « bébé ». Avant de terminer l’entretien, il lance « qu’il n’y a pas des tonnes de belles scènes comme l’Usine C qui offrent autant de possibilités. C’est une preuve que le projet progresse d’une année à l’autre, tout en préservant l’esprit du conte où un artiste s’adresse directement à toi. »

Les Laissés Pour Contes, Usine C du 22 au 24 janvier 2015, supplémentaire 25 janvier